I. INTRODUCTION : CRISE FINANCIERE ET BOULEVERSEMENTS TECTONIQUES EN MATIERE DE PUISSANCE ECONOMIQUE ET STRATEGIQUE
A. PERSPECTIVE HISTORIQUE
II. LA PERSPECTIVE D’UN DEFI IDEOLOGIQUE AU CONSENSUS LIBERAL OCCIDENTAL
III. LA DIMENSION MONETAIRE DE LA MODIFICATION DE L’EQUILIBRE DES FORCES ECONOMIQUES
IV. DEMOGRAPHIE ET EDUCATION
V. BUDGETS DE LA DEFENSE
VI. POTENTIEL POUR UN ORDRE INTERNATIONAL INTERCONNECTE
VII. CONCLUSIONS PRELIMINAIRES
BIBLIOGRAPHIE
I. INTRODUCTION : CRISE FINANCIERE ET BOULEVERSEMENTS TECTONIQUES EN MATIERE DE PUISSANCE ECONOMIQUE ET STRATEGIQUE
1. Les deux dernières décennies ont été marquées par de profonds changements dans l’ordre mondial : la chute du Mur de Berlin, le déclin du pouvoir d’attraction du marxisme et l’accélération de la transformation profonde des économies à planification centralisée en marchés plus libéraux en Europe orientale, en Inde, en Chine et ailleurs. Peu après l’effondrement du système soviétique, certains ont commencé à célébrer la « fin de l’histoire » et le triomphe final des paradigmes libéraux en matière de démocratie et de marchés, que beaucoup espéraient voir à l’avenir apporter les bases d’une paix, d’une stabilité et d’une prospérité durables.
2. Mais avec le 11 septembre, la fin (du moins provisoire) de l’expérience de la démocratie et du libre marché en Russie, la guerre en Iraq et ailleurs, et plus récemment la crise financière mondiale, il est clair que les soubresauts de l’histoire sont loin d’appartenir au passé. C’est ainsi qu’est apparue une remise en question de l’opinion libérale classique, suivant laquelle les économies de marché interagissent invariablement de manière organique et mutuellement bénéfique. Manifestement, la crise actuelle permettrait de penser l’inverse et, à tout le moins, d’envisager que des marchés non supervisés puissent tendre vers un déséquilibre chaotique et pas nécessairement vers la maximisation du « bonheur », ce qui est donc en contradiction avec le dogme de la pensée libérale classique. Ainsi nous, les Occidentaux, sommes-nous rapidement passés de l’euphorie à une sorte de désespoir culturel et l’on constate aujourd’hui un sentiment omniprésent de perte de confiance, qui se révèle parfois par la polarisation politique et l’érosion du consensus.
3. Une partie du problème réside dans le fait que, parallèlement à une modification radicale du monde durant les vingt dernières années, la pensée occidentale n’a pas nécessairement suivi le mouvement. Les catégories de pensée auxquelles nous sommes habitués semblent parfois de plus en plus hors de propos. C’est ainsi, par exemple, que l’Occident a depuis longtemps tendance à traiter les questions de politique économique et de politique sécuritaire dans des ‘compartiments’ séparés. Les responsables de la sécurité avaient tendance à ignorer les problèmes économiques aussi longtemps que leurs exigences budgétaires étaient satisfaites. Les économistes étaient pour leur part enclins à ignorer les questions de sécurité aussi longtemps que les primes de risque demeuraient gérables. Aujourd’hui, de telles distinctions apparaissent inadéquates et artificielles. Elles sont, bien sûr, le produit d’une vue libérale du monde, qui considère que les marchés fonctionnent de manière autonome, suivant des règles qui n’ont que peu ou rien à voir avec le monde de la politique. Or, les marchés et les Etats, la vie du commerce et la vie politique, l’économie et la sécurité sont tous extrêmement interdépendants.
4. L’analyste Robert Pape définit la puissance en matière de politique internationale comme « l’agrégat des ressources à la disposition d’un Etat pour parvenir à ses objectifs, dont le plus important consiste à défendre ses intérêts nationaux chez lui comme à l’étranger ». Mais la question essentielle n’est pas la quantité de puissance dont un Etat dispose, mais bien l’ampleur de cette puissance par rapport à celles des autres Etats ». (Pape) Ainsi la puissance doit-elle être considérée en termes relatifs et non pas absolus. Il existe une myriade de facteurs qui conditionnent la puissance relative, dont les alliances militaires nationales et la tendance ou la volonté nationale de jouer un rôle actif sur la scène régionale ou mondiale. Naturellement, les pressions politiques exercées par le biais de moyens militaires dépendent dans une large mesure de la taille et des capacités des forces armées nationales, du contrôle et de l’orientation que les dirigeants politiques exercent sur ces forces, et de la capacité de soutien à long terme de celles-ci. On peut dès lors penser que les fondements économiques de la puissance militaire constituent un facteur non pas périphérique, mais bien central, lorsqu’il s’agit de déterminer les relations de puissance interétatiques. C’est ainsi, par exemple, que l’effondrement de l’économie a joué un rôle crucial dans l’implosion de l’Union soviétique. La capacité de production d’un Etat ou d’un groupe d’alliés se définit par des indicateurs tels que la richesse nationale et les projections en matière de croissance, la santé financière, la viabilité budgétaire, l’éducation, la technologie, la cohésion de l’administration politique et les tendances démographiques au sens large (Pape). La puissance en tant que telle est difficile à mesurer, car elle implique les capacités militaires, l’esprit de corps, une capacité nationale à définir des objectifs internationaux, ainsi que les moyens et la volonté d’atteindre ceux-ci. Elle dépend en outre des capacités et de la perception des rivaux potentiels.
5. Depuis toujours, il existe des liens fondamentaux entre la puissance et la prospérité. Mais le moment est propice pour réexaminer cette relation, dans une perspective à long terme. Une crise financière mondiale transmise par le biais de liens financiers et commerciaux sans cesse plus denses a aujourd’hui éclaté en plein cœur du capitalisme occidental. Cela soulève de sérieuses questions quant à la modification des relations économiques mondiales et aux perspectives à long terme pour l’Occident. On a d’ailleurs l’impression d’assister à une sorte de bouleversement tectonique de l’équilibre des forces économiques mondiales, ce qui pourrait aboutir à un remodelage des relations de pouvoir au sens large. Il n’est donc pas surprenant qu’un débat animé se soit instauré parmi les stratèges ; les spécialistes de l’économie politique ont commencé à examiner les implications de ces changements pour le système international et l’équilibre des forces dans le monde.
A. PERSPECTIVE HISTORIQUE
6. Au début du XIXe siècle, l’Europe et l’Amérique du Nord généraient ensemble quelque 32 % du PIB mondial. En 1950, un an après la création de l’OTAN, ce chiffre était passé à 68 % en termes de parité des pouvoirs d’achat (PPA). En 2003, il n’atteignait plus que 47 %. La projection des tendances de croissance entre 1973 et 2003 révèle qu’en 2050, la part du PIB mondial générée par l’Europe et l’Amérique du Nord n’atteindra plus que 30 % seulement de ce qu’elle était en 1820 ! (Goldstone) La crise actuelle pourrait même accélérer cette tendance, bien qu’il soit prématuré de procéder à une évaluation à long terme de son impact. A l’heure actuelle cependant, les économies émergentes de la planète ont renoué avec une croissance économique dynamique, tandis que les Etats-Unis ne connaissent qu’une reprise très modérée et que l’Europe est confinée dans une croissance faible voire nulle, accompagnée d’une augmentation du chômage (OCDE).
7. Bien que les dilemmes auxquels est confrontée l’Europe suscitent actuellement une certaine attention en raison de la crise en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Irlande, les analystes stratégiques et les spécialistes de l’économie politique se focalisent en particulier sur la situation critique aux Etats-Unis. Cela n’a rien de surprenant. Les Etats-Unis constituent depuis longtemps la clef de voûte du système sécuritaire occidental et les principaux architectes de l’ordre financier et économique mondial ; ils sont aussi le moteur indispensable de la demande dans le monde. Une fois replacés dans la perspective des tendances économiques et budgétaires à long terme, les dilemmes économiques des Etats-Unis suscitent des questions quant à la capacité future de ceux-ci d’exercer un moyen de pression décisif au niveau mondial.
8. Dans les années 80, les « déclinistes » ou « déclinologues », incluant Paul Kennedy (The Rise and Fall of Great Powers) et David Calleo (The Imperious Economy), ont qualifié les déficits budgétaires et des comptes courants américains d’indicateurs non seulement de troubles économiques, mais aussi du déclin des moyens de pression pouvant être exercés par les EtatsUnis au niveau mondial. Ils voyaient dans le déséquilibre marqué entre l’épargne et les investissements le reflet de la sur-extension militaire internationale des Etats-Unis. La primauté du dollar au sein du système monétaire mondial et son rôle essentiel en tant que devise clef dans les avoirs des banques centrales et, d’autre part, en tant que principale source de liquidité mondiale avaient depuis longtemps octroyé aux Etats-Uniens des privilèges d’emprunt dont ne bénéficiait aucun autre pays. Or, paradoxalement, l’exploitation de ces privilèges n’a cessé d’affaiblir la position des Etats-Unis en matière de paiements, tout en sapant la crédibilité du dollar (Triffin). Le poids relatif de l’économie américaine dans l’économie mondiale a commencé de diminuer à la suite du redressement de l’Europe et du Japon au lendemain de la Deuxième Guerre. De nouveaux centres de dynamisme économique tels que les Tigres asiatiques ont par ailleurs fait leur apparition (autant de justifications de la stratégie mondiale des Etats-Unis). Les autorités américaines se sont donc trouvées de plus en plus contraintes d’exploiter leurs privilèges pour soutenir leurs déficits budgétaires et leurs comptes courants, afin de satisfaire leurs obligations militaires dans le monde et leurs engagements sociaux au plan intérieur. Pour l’essentiel, les Américains défendaient l’argument suivant lequel, aussi longtemps que le reste du monde adoptait le dollar comme principale devise de réserve et commerciale, ils pouvaient recourir en toute impunité à la planche à billets. Pendant des années, le privilège de posséder la monnaie la plus recherchée au monde a permis aux Etats-Unis d’assurer leurs engagements mondiaux sans recourir à des augmentations d’impôts et sans comprimer leurs dépenses intérieures. La consommation des Américains battait son plein. Dans le cadre du système de Bretton Woods, les Etats-Unis pouvaient imprimer des dollars pour couvrir les dépenses liées à la guerre du Vietnam et à la Grande société de Johnson ; ils exportaient en réalité leur inflation vers des pays contraints de détenir des dollars dans leurs banques centrales. Cette pratique a fini par détruire la crédibilité du système de parité entre le dollar et l’or. Mais la position « hégémonique » a perduré, même dans le cadre du système très volatil des taux de change flottants, né des ruines de Bretton Woods.
9. Le durcissement des politiques monétaires sous la présidence de Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale américaine n’a d’ailleurs pas empêché le président Ronald Reagan de se lancer dans un programme massif de dépenses de défense, qui a constitué l’un des facteurs de l’effondrement de l’Union soviétique, même si ce programme n’a pas revêtu l’importance que certains ont bien voulu lui prêter. Ces folles dépenses ont cependant provoqué une augmentation massive des déficits budgétaires et des comptes courants des Etats-Unis, financés en grande partie par les achats de bons du trésor américains par le Japon, bons du trésor qui, à leur tour, ont entraîné un accroissement constant du déficit commercial des Etats-Unis envers le Japon. La forte hausse des taux d’intérêt, due à l’importance des « trous budgétaires » américains, attirait des capitaux du reste du monde et contribuait à financer ces dettes. Elle conduisit aussi les Etats-Unis à demander à leurs alliés d’apprécier leurs devises, stimulant ainsi les exportations américaines (Gilpin).
10. Ces déficits sont depuis lors devenus une caractéristique centrale de la position économique internationale des Etats-Unis. Toutefois, alors qu’ils étaient considérés par les « déclinistes » comme une manifestation de la sur-extension des Etats-Unis dans les années 80, ils ont été en grande partie ignorés dans les années 90, en particulier après l’effondrement de l’Union soviétique. La désintégration de cette dernière a, d’ailleurs, été largement considérée comme une justification de la stratégie mondiale d’engagement et d’endiguement des Etats-Unis, et l’on a pu relever un grand sentiment de triomphe dans les écrits des analystes stratégiques occidentaux au cours de cette décennie. La vision américaine d’un ordre mondial libéral avait prévalu. Les EtatsUnis ont émergé de ce conflit semi-gelé comme seule superpuissance restante dans le monde, augurant une ère de tensions militaires déclinantes, de réduction des dépenses militaires (« les dividendes de la paix ») et de prospérité croissante. Parallèlement, le Japon, qui – pour de nombreux visionnaires pessimistes – allait finir par enterrer l’Occident économiquement, entrait dans une période qui fut ultérieurement qualifiée de « décennie perdue ».
11. Pendant un certain temps, les Etats-Unis et leurs alliés sont parvenus à réduire radicalement leurs colossaux budgets de la défense. Au milieu des années 90, les taux de croissance économique étaient en augmentation, surtout aux Etats-Unis, où un boom « high tech » était en cours (une fois encore en partie financé par des afflux persistants de capitaux). L’Amérique est ainsi entrée dans sa plus longue période d’expansion économique, qui a duré jusqu’en 2008 (Joffe). Le président Clinton est parvenu à engranger un bref excédent budgétaire, grâce à une croissance économique soutenue et à une augmentation des impôts. Il n’empêche que le déficit américain des comptes courants s’est aggravé, les Etats-Unis étant devenus les plus gros emprunteurs de la planète. Le statut du dollar en tant que monnaie de réserve essentielle du système international garantissait un marché en pleine expansion pour la dette libellée en dollars, ce qui – associé à l’apparent dynamisme économique de l’Amérique – facilitait naturellement le cumul des emprunts. L’Europe, elle aussi, est entrée dans une période assez optimiste, soustendue en partie par la promesse de voir les démocraties émergentes d’Europe centrale et orientale se joindre à la vie politique et économique de l’UE. D’importantes réductions des dépenses de défense ont libéré l’espace budgétaire nécessaire à ce projet, tout en assurant la poursuite de généreux programmes d’aide sociale sur le continent. Parallèlement, les pays formant le noyau de l’Union européenne se préparaient à abandonner leurs devises nationales au profit de l’euro. Cette monnaie unique renfermait la promesse d’une accélération de l’intégration au sein de la zone euro et devait mener à un degré beaucoup plus élevé de convergence des politiques économiques. La politique fiscale fut laissée en dehors du « grand marchandage », chose qui, plus tard, allait hanter l’UE.
12. D’autres forces mettaient toutefois en question l’importance unipolaire des Etats-Unis. La croissance économique soutenue et stupéfiante de la Chine en faisait simultanément l’un des premiers pays exportateurs au monde et un souscripteur sans cesse plus important de la dette américaine, ces deux rôles étant naturellement liés. En effet, l’achat de la dette américaine contribuait à sous-évaluer le renminbi, ce qui soutenait la compétitivité des prix libellés dans cette monnaie, permettant à la Chine de poursuivre sa formidable croissance et aux Etats-Unis de juguler leur inflation en dépit de leur extrême prodigalité budgétaire.
13. Il va de soi que la diminution du poids relatif de l’Europe et de l’Amérique du Nord dans l’économie mondiale n’est pas simplement liée à l’essor de la Chine. L’Inde et le Brésil aussi enregistrent une croissance rapide. De plus, à l’instar de la Chine, ils sont rapidement sortis de la crise mondiale actuelle et alimentent désormais la croissance de l’économie mondiale (OCDE). Voici quelques années, de nombreux économistes écartaient l’idée que les économies émergentes puissent rapidement jouer le rôle de moteur de l’économie mondiale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et cela aussi est révélateur du changement fondamental intervenu dans l’équilibre des forces économiques.
14. D’après Robert Pape, les déficits structurels des budgets et des comptes courants, l’essor de la Chine, de l’Inde et d’autres économies émergentes, et la propagation de plus en plus rapide des progrès technologiques ont déclenché « l’un des plus importants déclins relatifs de l’histoire moderne. En termes d’ampleur, ce développement n’est d’ailleurs surpassé que par le déclin d’une seule autre grande puissance, à savoir l’implosion inattendue de l’Union soviétique, en 1991 » (Pape). Pape est d’avis que la modification de l’équilibre des forces économiques engendre toute une série de dangers, car les grandes puissances qui sont confrontées à l’aggravation de leurs conditions économiques sont également susceptibles de devoir affronter des défis croissants posés par des puissances montantes opportunistes. Dans un cas extrême, la puissance déclinante peut même être tentée de recourir à la guerre préventive pour contenir l’essor de son concurrent, même si cela ne fera inévitablement que hâter le processus, plutôt que le ralentir. Une démarche plus cohérente pour préserver la puissance exige de parvenir à terme à un équilibre durable entre les ressources économiques de l’Etat et les engagements de celui-ci en matière de politique étrangère et sécuritaire. Ce qui est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. L’ajustement adéquat à l’évolution des réalités intérieures et internationales pose d’ailleurs une multitude de défis politiques, économiques et stratégiques. La tâche est d’autant plus ardue que les attentes intérieures et les obligations extérieures tendent à encourager la préservation d’un statu quo, alors qu’en fait, des politiques intérieures et étrangères inventives sont nécessaires pour rééquilibrer ressources et obligations. Tant l’Europe que les Etats-Unis sont confrontés à ce défi. Les difficultés budgétaires croissantes liées à la crise et aux déficiences structurelles à long terme rendront ces choix de plus en plus pénibles, en particulier si l’on tarde à prendre des mesures correctives.
II. PERSPECTIVE D’UN DEFI IDEOLOGIQUE AU CONSENSUS LIBERAL OCCIDENTAL
15. Un autre élément du débat actuel sur la modification de l’équilibre économique est l’affaiblissement du composant idéologique de rivalité, indubitable par rapport à l’époque de la Guerre froide. L’analyste britannique Lawrence Freedman est d’avis que, dans des circonstances normales, le moment serait propice pour qu’un concurrent idéologique défie la philosophie capitaliste libérale dominante, à laquelle l’Europe et les Etats-Unis adhèrent depuis longtemps. La crise économique actuelle génère assurément l’espace voulu pour un tel défi idéologique, mais aucune puissance ne s’engouffre dans la brèche, car il n’existe pas d’alternative irréfutable à l’ordre libéral actuel. C’est ainsi, par exemple, que les puissances émergentes adhèrent aux caractéristiques essentielles de la philosophie capitaliste et qu’elles « émergent » précisément parce qu’elles ont adopté le principe des marchés ouverts. Le manque de démocratie de la Chine et le recours croissant de ce pays au nationalisme comme point de ralliement pour ses citoyens posent peu de défis impérieux aux idéaux libéraux de l’Occident. Une idée nouvelle fait cependant son chemin : l’expérience de la Chine démontre que la réforme d’un marché peut s’effectuer en l’absence de démocratie. Mais il se pourrait également que l’ouverture du marché jette les bases d’un plus grand pluralisme et peut-être, en fin de compte, de la démocratie, qui, de toute façon, pourrait mettre des décennies à se construire. Depuis l’introduction des réformes du marché en Chine, l’on constate d’ailleurs un large mouvement en faveur d’une plus grande liberté et d’une plus grande autonomie personnelles, même si les libertés politiques dans le pays demeurent strictement et tragiquement limitées. Les contradictions potentielles entre l’ouverture du marché et la férule autoritaire d’un seul parti en Chine pourraient, un jour, provoquer une crise interne ou l’adoption plus profonde du pluralisme. Quoi qu’il en soit, la Chine est très consciente de ces frictions dans la façon dont elle appréhende le monde. Outre le fait qu’elle demeure un pays en développement avec des millions de citoyens vivant sous le seuil de pauvreté, cela pourrait fort bien restreindre les ambitions internationales chinoises. On décrit parfois la Chine comme une puissance fragile, qui manque de souplesse et de cohésion interne, et dont la légitimité du système de gouvernement repose sur une croissance rapide. On peut donc considérer que la capacité de son système à poser un grave défi à l’ordre libéral international est plus limitée qu’on le dit parfois.
16. De même, si la marche arrière de la Russie face à la démocratie multipartite et au libre marché risque de poser des difficultés aux pays occidentaux, c’est le peuple russe et, en fin de compte, l’élite de la Russie qui seront confrontés aux problèmes les plus importants. L’affectation particulièrement inefficace des ressources en Russie, résultant de la forme particulière de son capitalisme oligarchique d’Etat et d’une corruption généralisée - endémique semble-t-il dans ce système de gouvernement spécifique -, demeureront une source de faiblesse. Si les dirigeants russes s’accrochent à ce modèle de gouvernance, ils n’auront d’autre choix que de s’appuyer de plus en plus sur le secteur énergétique national pour assurer la survie de l’économie et faire face aux pressions morales internationales. Ce modèle pourrait s’avérer attrayant pour les oligarchies d’autres pays riches en ressources énergétiques, mais il n’exerce aucun attrait au niveau mondial. Une Russie oligarchique et autoritaire ne représente une perspective attrayante ni pour l’Occident, ni pour l’OTAN, mais elle demeure néanmoins gérable dans la mesure où elle ne pose pas de défi systémique ni idéologique impérieux.
17. A la différence de la Russie et de la Chine, l’Inde et le Brésil sont des pays à structure démocratique. Leurs perspectives à long terme sont prometteuses et tendent à renforcer nombre des valeurs politiques et économiques de l’Occident. Leurs gouvernements assurent la gestion d’un énorme changement économique par le biais de moyens démocratiques et s’avèrent capables de générer un consensus social et politique au fur et à mesure de leur développement économique. Ces deux pays ne peuvent promouvoir une politique nouvelle avec la vivacité de la Chine, mais leur rythme de changement plus lent offre l’avantage de s’appuyer sur la base solide que représente le consensus démocratique. Cela n’est manifestement pas le cas en Chine, ni en Russie, où le refoulement des griefs pourrait finir par générer une instabilité politique et sociale, tout en limitant d’ores et déjà la souplesse.
18. Cela ne veut pas dire que les pays BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) en tant que groupe ne poseront pas de défis à l’Occident ; ils le font d’ailleurs déjà sur un certain nombre de fronts. C’est avant tout la croissance économique qui aidera ces pays à acquérir des capacités militaires. Intelligemment déployées, ces capacités pourraient se traduire en moyens de pression. Si aucune d’entre elles n’approche, même de loin, les capacités militaires américaines actuelles, il n’en est pas moins essentiel d’envisager les choses à long terme et de prévoir un probable rétrécissement du fossé au fil du temps. Aujourd’hui déjà, certains signes témoignent d’une assurance croissante, mais la dynamique pourrait se modifier si cette assurance était soutenue par des capacités militaires renforcées. Au Sommet de Copenhague, l’Inde et la Chine se sont toutes deux braquées sur le réchauffement climatique et ont, pour l’essentiel, empêché la communauté internationale d’adopter une série d’engagements sérieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La stratégie de « développement » de la Chine en Afrique, étroitement liée à sa quête de sources nouvelles pour obtenir les matières premières dont elle a cruellement besoin, défie les efforts internationaux concertés pour encourager la transparence de l’aide parmi les donateurs et la bonne gouvernance parmi les bénéficiaires de l’aide. En ne tenant aucun compte de ces normes, et même en les sapant, les Chinois y affaiblissent les efforts de développement des Occidentaux et le dur labeur des réformateurs africains. D’une façon plus générale, les pays BRIC s’apprêtent à utiliser leurs nouveaux moyens de pression au sein de toutes sortes d’organismes internationaux de réglementation, ce qui est, évidemment, de bonne guerre. Leur position de plus en plus prépondérante a d’ailleurs été entérinée par l’avènement du G-20 en lieu et place du G-8 comme principal forum pour la promotion de la bonne gouvernance financière mondiale. Il n’est donc pas surprenant que ces pays exercent désormais plus d’influence au sein du FMI, de la Banque mondiale, des Nations unies et de l’OMC, même si la Russie n’est pas membre de cette dernière.
19. Cela étant, les pays BRIC ne représentent pas aujourd’hui un défi fondamental pour la structure et la stabilité élémentaire de l’ordre international, ainsi que pour les règles qui le régissent. Les choses pourraient changer si la politique intérieure venait à se modifier dans ces pays ou si le statu quo international leur apparaissait d’une quelconque manière comme une menace pour leur propre ordre intérieur. Le mécanisme primordial en œuvre actuellement consiste toutefois à octroyer une place importante et croissante aux pays BRIC et à d’autres puissances émergentes au sein du système en vigueur. Cela représente une évolution majeure par rapport à la dynamique de la Guerre froide, lorsque le défi pour l’Occident présentait des dimensions à la fois sécuritaires et idéologiques fondamentales. La Chine d’aujourd’hui est très différente de la Chine de la Révolution culturelle, car elle n’abrite plus d’ambitions révolutionnaires pour le système international. L’activisme diplomatique de la Chine en Afrique va, par contre, à l’encontre des pratiques actuelles en matière de développement et sa quête de matières premières et même d’eau pourrait, un jour, provoquer de plus graves conflits avec l’Occident. Bien que non démocratique, la Russie actuelle a naturellement renoncé aux prétentions révolutionnaires mondiales de l’Union soviétique.
20. Par ailleurs, la mouvance identitaire pourrait continuer à générer des défis sécuritaires régionaux, voire mondiaux. C’est ainsi, par exemple, que l’islamisme politique extrême s’érige en rival de l’ordre démocratique libéral. Toutefois, bien qu’il exerce une certaine attirance, en particulier dans les sociétés islamiques non démocratiques et/ou marginalisées, il n’offre aucun principe organisateur viable pour générer la prospérité et le progrès technologique. Son aptitude à attirer une large base d’adhérents et à représenter un défi idéologique potentiellement convaincant face au libéralisme est limitée. Ceci étant, l’islam djihadiste radical est parvenu à prendre le pouvoir dans des Etats importants comme l’Iran, qui représente une menace régionale grave. De plus, si l’Iran parvient à se doter d’armes nucléaires, il pourrait également constituer une menace stratégique pour l’Occident. C’est précisément pour cette raison que la prolifération des armes de destruction massive suscite aujourd’hui tant de préoccupations. Naturellement, l’acquisition de telles armes n’est plus l’apanage des Etats développés, comme l’illustre le cas de la Corée du Nord. Il se pourrait également que des entités subétatiques acquièrent de telles armes.
21. Signalons enfin que certains défis au consensus libéral pourraient surgir au sein même de la communauté occidentale des nations, même s’il est très probable qu’un tel scénario ne puisse se produire qu’en marge de la vie politique, plutôt qu’au centre de celle-ci. Le populisme et le nationalisme se renforceront si l’on commence à avoir l’impression que ceux qui gouvernent depuis le centre ne sont plus capables ou désireux de parvenir à des changements positifs. A l’heure actuelle, les forces de ce type sont endiguées, du moins dans les démocraties qui fonctionnent correctement. Céder à leurs pressions, par exemple en répondant à la crise actuelle en se lançant dans un protectionnisme commercial généralisé, aurait toutefois un coût économique et politique non négligeable.
22. En Occident, d’importants débats sont en cours sur la gestion du changement économique, mais ils se focalisent davantage sur la redéfinition de la ligne qui sépare l’Etat du marché que sur une attaque de la structure sous-jacente du libéralisme politique et économique. Nombre des mesures interventionnistes récentes, qui ont placé l’Etat au centre de la vie financière et commerciale nationale, représentent d’ailleurs des réponses provisoires à la crise en cours (Freedman). Malgré cela, il semble de plus en plus évident qu’un rôle de gouvernance plus important doive être octroyé, à terme, à l’Etat et à la communauté internationale. Cela posera certains problèmes, en particulier dans les sociétés où l’Etat ne joue depuis longtemps qu’un rôle tout-à-fait minimal dans la vie économique. Quant aux Etats qui jouent un rôle plus interventionniste dans la vie économique nationale, l’on ne peut ignorer le risque d’une politisation du commerce international et des questions financières. Les rivalités économiques internationales pourraient ainsi s’exacerber, si les Etats deviennent plus directement impliqués dans la prise de décision nationale en matière commerciale. Alors que les puissances économiques montantes exigent de jouer un rôle important dans la prise de décision au niveau mondial et que les puissances en position de statu quo cherchent à défendre ce qu’elles considèrent comme leurs prérogatives et leurs privilèges, des tensions internationales pourraient résulter de la modification de l’équilibre des forces économiques.
23. En fin de compte, il est très difficile de trouver aujourd’hui, que ce soit au sein des sociétés occidentales ou ailleurs, une alternative idéologique séduisante au consensus libéral actuel. Cela s’avère, bien sûr, très avantageux pour la communauté des nations occidentale, qui est la plus chaude partisane de ce consensus. Cela ne veut pas dire que les pays occidentaux ne sont pas confrontés à quelques défis graves. Les puissances émergentes acquerront, par définition, de nouveaux moyens de pression pour faire échec aux ambitions occidentales. Cela entraînera une reconfiguration du mode de présentation et d’exécution des choix politiques. Il convient de noter, par exemple, que plusieurs économies émergentes, dont celle de la Chine, regorgent actuellement d’argent et disposent d’un pouvoir beaucoup plus discrétionnaire d’affronter la crise actuelle que leurs homologues en Occident (OCDE). La question essentielle consiste à savoir si cette situation est temporaire ou si elle est révélatrice d’un changement plus durable. Parallèlement, tant l’Europe que les Etats-Unis sont confrontés à de graves pressions budgétaires. Dans un certain nombre de pays occidentaux clefs, l’envol de la dette et le déficit de la balance des paiements revêtent une formidable portée géopolitique potentielle. Il va de soi que l’impact à terme de ces problèmes dépendra de la volonté et de la capacité de l’Occident à s’attaquer à leurs causes.
III. DIMENSION MONETAIRE DE LA MODIFICATION DE L’EQUILIBRE DES FORCES ECONOMIQUES
24. Depuis 50 ans, le dollar américain est la monnaie pivot du système international. Une monnaie pivot n’est pas seulement essentielle à la préservation de la stabilité financière mondiale, elle constitue également la manifestation d’une puissance et de moyens de pression réels. L’émergence du dollar après la Deuxième Guerre mondiale a mis efficacement un terme à la longue crise de l’entre-deux-guerres. Quand la livre sterling n’a plus pu jouer le rôle de pivot, les pays occidentaux se lancèrent dans une course effrénée et concurrentielle à la dévaluation, qui provoqua une crise économique et diplomatique, autant d’éléments qui contribuèrent à déclencher la Seconde Guerre mondiale. Les enseignements tirés de cette période ont influencé l’ordre financier international mis en place à Bretton Woods à l’issue de la guerre, un ordre basé sur des taux de change fixes mais ajustables et sur la parité dollar-or. Ce régime a engendré un système de paiement propice à une relance des échanges commerciaux mondiaux, tout en offrant aux pays occidentaux l’espace et les garanties nécessaires pour mener des politiques d’aide sociale autonomes et adopter des stratégies keynésiennes de gestion de la demande aptes à donner un coup de fouet à la relance économique de l’après-guerre. Celle-ci s’est rapidement muée en un véritable « miracle économique ». Les Etats-Unis étaient considérés comme les garants hégémoniques du système et représentaient la seule puissance mondiale disposant de suffisamment de richesses, de moyens de pression politiques et de réserves pour jouer ce rôle. Le système prospéra dans un premier temps, mais il s’affaiblit progressivement « de l’intérieur ». Les privilèges de l’hégémonie et l’exigence de fourniture de liquidités au monde par le biais du dollar ont fini par permettre aux Etats-Unis de mener des politiques fortement inflationnistes, que leurs partenaires étaient forcés de financer en acceptant une dégradation croissante du dollar dans leurs avoirs de réserve. L’inflation américaine était elle-même sous-tendue par les dépenses croissantes des Etats-Unis, au niveau intérieur ou pour financer la guerre du Vietnam. Lorsque la crédibilité du dollar s’est effondrée, il en est allé de même de celle du système monétaire en vigueur dans le monde. La fin du système est survenue lorsque le président Nixon a mis un terme à la convertibilité du dollar ; dans les mois qui suivirent, un système de taux de change flottants fut mis en place.
25. L’effondrement de ce système n’a cependant pas mis un terme au statut du dollar en tant que principale devise de réserve. L’USD est demeuré la monnaie de choix pour les banques centrales, les émetteurs d’obligations et les négociants commerciaux et de matières premières. La demande mondiale pour le dollar confère toujours aujourd’hui au gouvernement américain des privilèges qui lui permettent de disposer d’une plus grande flexibilité financière que ses partenaires et rivaux. Depuis des décennies, le rôle « hégémonique » du dollar facilite les efforts des EtatsUnis en vue de financer des déficits des comptes courants et budgétaires qui ne cessent de s’aggraver. En fait, le manque d’alternative au dollar US a accordé aux Etats-Unis des marges confortables pour supporter des déficits qui, dans d’autres pays, seraient jugés insoutenables (Bergsten).
26. On ignore souvent que ce privilège monétaire unique présente une dimension sécuritaire. Le dispositif défensif mondial des Etats-Unis est très onéreux et les contribuables américains ne couvrent qu’en partie son coût. Le reste est, pour l’essentiel, financé par des prêts étrangers. Cette situation est cependant devenue particulièrement problématique pour les Etats-Unis, car l’un de leurs principaux bailleurs de fonds, la Chine, est également l’un de leurs rivaux stratégiques potentiels. Cet état de fait limite partiellement les avantages stratégiques de disposer d’un establishment militaire dynamique et de grande taille. Ainsi, par exemple, ce n’est peut-être pas une coïncidence si la Chine a commencé à vendre discrètement des dollars sur les marchés financiers mondiaux, au moment où les Etats-Unis annonçaient une série de ventes de matériel militaire au gouvernement de Taiwan. En déversant des dollars sur les marchés mondiaux, les autorités chinoises signalent leur mécontentement face à la politique américaine envers Taiwan, tout en exprimant leur désir de diversifier les réserves en devises de leur banque centrale.
27. La Chine est naturellement devenue l’otage de la dynamique malsaine des relations renminbidollar. Nombreux sont ceux qui considèrent que les autorités chinoises ont tellement favorisé les exportations par le biais d’un taux de change sous-évalué que le pays est désormais confronté à une dangereuse surcapacité dans ce secteur. Quant au marché intérieur chinois, qui inclut les soins de santé, l’éducation et le développement des infrastructures, il pâtit de cette situation. Cela pourrait s’avérer une véritable source de faiblesse intérieure et internationale. Les autorités chinoises reconnaissent discrètement qu’elles devront permettre à leur monnaie de s’apprécier au fil du temps, mais cela signifie concrètement qu’elles devront réduire leur taux de participation au financement de la dette des Etats-Unis.
28. D’autres acteurs mondiaux sont également attachés au statu quo monétaire, en dépit de son instabilité intrinsèque. L’existence d’une monnaie échangée et acceptée dans le monde entier, qui présente de surcroît des qualités commerciales et de valeur de réserve, facilite incontestablement la mondialisation et réduit le coût des transactions à tous les niveaux. En achetant des dollars américains, le Japon, la Chine et d’autres pays sont parvenus à déprécier la valeur de leurs monnaies respectives et à générer des excédents commerciaux importants et durables avec les Etats-Unis. Ce faisant, ils ont fait des Américains les consommateurs en dernier ressort du monde entier. Or, le peuple américain est aujourd’hui confronté à une crise du crédit et de l’épargne, et l’administration Obama a averti qu’elle n’était plus en mesure de soutenir les marchés mondiaux de biens de consommation. La récession actuelle a enclenché un mécanisme d’ajustement dans une certaine mesure : aux Etats-Unis, le déficit des comptes courants est en recul et l’épargne privée augmente. L’épargne publique prend cependant la direction inverse.
29. Un changement plus profond et douloureux sera indispensable à long terme. La meilleure manière de parvenir à la stabilité au sein de l’ordre actuel consiste à encourager des dépenses intérieures beaucoup plus importantes en Chine et beaucoup plus d’économies aux Etats-Unis, mais cela aura de profondes répercussions sur la distribution des revenus au sein de ces deux sociétés (Bergsten). Les Etats-Unis seront probablement confrontés à des pressions pour qu’ils ramènent leurs déséquilibres extérieurs à ou en-dessous d’un niveau acceptable de 3 % du PIB. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’administration Obama en appelle à une reprise soustendue par les exportations plutôt que par la consommation, une voie qui tient compte de la nécessité de parvenir à un budget en équilibre, à une réduction de la dette, à un accroissement de l’épargne privée et à un ajustement des taux de change dans le monde, c’est-à-dire à une diminution du dollar et une appréciation du renminbi. Il sera particulièrement difficile de réaliser des économies dans le secteur public, en raison de l’éventail d’obligations sociales et militaires du gouvernement américain et des difficultés politiques associées à tout alourdissement de la fiscalité. Dans l’immédiat, une réduction drastique des dépenses publiques ou une forte augmentation des impôts affaiblirait la croissance. Il n’en demeure pas moins que les Etats-Unis devront parvenir à assainir leur budget et leurs comptes courants, de préférence d’une manière qui atténue les fluctuations conjoncturelles plutôt que de les exacerber. Cela implique de réaliser des excédents budgétaires lors des années de forte croissance et des déficits lors des ralentissements.
30. Un débat se développe actuellement quant aux alternatives potentielles au dollar, dont le statut international contribue aux déséquilibres mondiaux actuels. Après l’effondrement du système monétaire de Bretton Woods, l’Allemagne et le Japon n’étaient pas fort enclins à permettre au Deutsche Mark et au yen d’assumer la fonction de monnaie pivot. De toute façon, leurs deux économies ne disposaient pas d’une profondeur comparable à celle du marché américain pour que cette solution puisse être envisagée de manière réaliste. L’avènement de l’euro a cependant marqué un important changement dans les règles du jeu. Sa création même a en partie résulté du mécontentement des Européens face à l’instabilité des taux de change dans le monde de l’après-Bretton Woods. De brusques fluctuations de taux de change dans le système de taux flottants risquent d’entraver les échanges commerciaux et les investissements, tout en entraînant une chute soudaine de la valeur des avoirs détenus par les particuliers et les banques centrales. La création de l’euro était destinée à fournir un refuge à ses Etats membres, ainsi qu’une source de discipline interne. Mais la stabilité s’avère difficile à atteindre. Au cours des dix dernières années, le dollar a perdu de 30 à 50 % de sa valeur par rapport à l’euro, tandis que celuici n’est pas encore suffisamment solide et souple pour assumer le rôle étendu de devise de réserve et de transaction dévolu à la monnaie américaine. C’est ainsi, par exemple, que les transactions pétrolières sont toujours libellées en dollars. Face à la crise actuelle en Grèce, l’on peut en outre penser que le projet euro risque de présenter de graves faiblesses structurelles, dans la mesure où il n’existe pas de coordination budgétaire rigoureuse en Europe. Cela génère des tentations de resquillage, susceptibles de saper la crédibilité de la monnaie.
31. Signalons enfin que la Chine et d’autres pays caressent également l’idée de conférer un deuxième souffle aux droits de tirage spéciaux (DTS), afin de créer une alternative au dollar. Cela pourrait aider les pays à constituer des réserves en l’absence d’importants excédents commerciaux et des comptes courants, et ainsi réduire les pressions sur le système du commerce mondial. Le G-20 a marqué son accord en avril 2009 pour la création de 250 milliards en DTS, qui ont été alloués au FMI en août de cette même année. Ces DTS pourraient aider les pays à diversifier leurs avoirs de réserve sans causer des ravages au sein du système commercial mondial (Bergsten). Le problème est que les DTS ne sont pas très liquides et qu’il n’existe pratiquement pas de marché privé qui leur soit consacré. Les entreprises n’émettent pas d’obligations en DTS et ceux-ci ne servent pas à mesurer la valeur des échanges commerciaux internationaux. Tant que les acteurs des marchés n’accepteront pas d’être payés en DTS, ceux-ci ne seront pas en mesure d’assumer le rôle solide joué de longue date par le dollar (Eichengreen).
IV. DEMOGRAPHIE ET EDUCATION
32. La situation démographique représente un autre facteur des changements économiques et géostratégiques à long terme. Au cours des quarante prochaines années, la part des pays développés dans la population mondiale totale tombera à 25 % environ. La population de ces pays vieillit rapidement et le coût consacré à la prise en charge des citoyens âgés, qui ne travaillent plus, affectera inévitablement la croissance. Parallèlement, la majeure partie de l’accroissement de la population surviendra dans les pays qui sont actuellement les plus pauvres et les plus jeunes de la planète. Nombre de ces pays ne parviennent déjà pas à fournir une éducation et un emploi adéquats à leurs citoyens. Qui plus est, la majeure partie de la population mondiale s’installe dans les villes. Les plus grands centres urbains sont cependant situés dans les pays les plus pauvres du monde, où le maintien de l’ordre, l’hygiène et les soins de santé sont souvent limités et où le risque de troubles sociaux et politiques est le plus élevé. S’il ne s’accompagne pas d’une amélioration suffisante de la productivité et des conditions économiques favorables, l’accroissement rapide de la population dans ces régions pourrait générer une insécurité et une instabilité régionales, voire mondiales (Goldstone).
33. Actuellement, la part de la population de soixante ans et plus en Chine et en Corée du Sud oscille entre 12 et 15 %. Elle est de 15 à 22 % dans l’UE, au Canada et aux Etats-Unis, et de 30 % au Japon. Ces pourcentages augmenteront fortement au cours des quarante prochaines années. En 2050, 30 % des Américains, des Canadiens, des Chinois et des Européens auront plus de soixante ans, de même que plus de 40% des Japonais et des Sud-Coréens. L’impact à long terme de la politique chinoise d’un seul enfant par famille sera évident en 2050 et affectera la croissance économique de la Chine. Parallèlement, à l’horizon 2050, l’Europe aura perdu 25% de sa population en âge de travailler, tandis que la part de ses citoyens de soixante ans et plus aura progressé de 46 % (Goldstone).
34. Les Etats-Unis connaissent actuellement un taux de fertilité plus élevé qu’en Europe, de même qu’un niveau d’immigration plus important, ce qui leur octroie certains avantages démographiques à long terme. En 2050, l’âge médian aux Etats-Unis sera le plus bas de toutes les grandes puissances mondiales, à l’exception de l’Inde (Joffe). En tant que pays d’immigration, les Etats-Unis ont une certaine facilité à intégrer les nouveaux venus, en dépit d’une opposition intérieure vive et persistante. La population en âge de travailler y augmentera de 15 % au cours des quarante prochaines années, bien que ce taux de croissance soit de loin inférieur à ce qu’il était au XXe siècle. Ajoutons toutefois qu’en 2050, la population américaine des 60 ans et plus aura doublé, ce qui exercera une énorme pression sur le système de sécurité sociale, à moins que de nouveaux moyens soient trouvés pour financer ce programme. Ainsi, alors qu’à long terme les Etats-Unis connaîtront une situation démographique légèrement plus favorable que celle de leurs alliés européens, ils devront, eux aussi, générer un espace budgétaire important pour financer le vieillissement de leur population. Tant en Europe qu’aux Etats-Unis, les tendances démographiques devraient donc agir négativement à long terme sur la croissance économique, la qualité des soins de santé et même la puissance militaire (Goldstone).
35. Ceci étant, les défis démographiques pourraient être plus préoccupants encore dans des pays potentiellement rivaux comme la Russie ou la Chine. Cette dernière est confrontée à une dégradation du rapport démographique en l’absence d’un dialogue démocratique. Cela pourrait provoquer des tensions internes au sein de cette vaste société hautement complexe ; la Chine pourrait « vieillir avant de devenir riche » (Joffe). Une population vieillissante exigera de la Chine qu’elle dégage des ressources allouées aux investissements pour les consacrer aux dépenses d’aide sociale ; cela aussi pourrait limiter les ambitions économiques et stratégiques à long terme du pays. Pour sa part, la Russie est aujourd’hui confrontée à une véritable calamité démographique. Elle connaît une diminution de l’espérance de vie, en raison des accidents, des maladies, de l’alcoolisme et du tabac. Cette espérance de vie a spectaculairement baissé depuis quelques années, en particulier parmi les hommes en âge de travailler, tandis que le taux de fertilité en Russie est le plus bas au monde. En dépit d’une augmentation importante du PIB, les hommes russes vivent désormais en moyenne moins de soixante ans, contre soixante-sept ans en 1985. Ils vivent seize ans en moyenne de moins que leurs homologues masculins en Europe occidentale et quatorze ans de moins que les femmes russes (Dempsey). La population russe vieillit donc rapidement et l’immigration a augmenté depuis quelques années, bien qu’il faille encore trouver un moyen efficace d’intégrer les nouveaux arrivants dans la société. Nikolay Petrov, du Carnegie Center à Moscou, met en garde : « au cours des vingt prochaines années, la Russie aura besoin de vingt millions d’immigrants pour compenser la pénurie de maind’œuvre. C’est la première fois que la population et la main-d’œuvre diminuent en même temps. Cela aura un impact considérable sur les ambitions économiques et stratégiques de la Russie. » (Dempsey) Si l’objectif des dirigeants russes consiste à redresser l’économie du pays et à renforcer son influence internationale, ils devront résoudre ce grave dilemme démographique. Le fait que nombre des problèmes résultent de maux sociaux permet de penser qu’il devrait être possible d’améliorer la situation, mais, à ce jour, une action concertée de l’Etat fait encore défaut.
36. Nombre des facteurs démographiques qui ont servi de catalyseurs à la croissance en Europe et aux Etats-Unis au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale seront tout simplement absents au cours des décennies à venir. Certains espèrent que le déclin démographique stimulera la recherche compensatoire d’innovations technologiques (Slaughter). C’est ainsi, par exemple, que les Japonais se tournent depuis longtemps vers le progrès technologique plutôt que vers l’immigration pour faire face au vieillissement et que cela stimule les innovations dans des domaines comme la robotique. Il n’en demeure pas moins que des populations vieillissantes seront une charge pour les establishments de l’économie et de la défense nationale ; il semble douteux qu’à lui seul, le progrès technologique parvienne à apporter une compensation. Seuls un leadership hautement novateur, une gestion budgétaire finement modulée et l’ouverture à l’immigration pourraient rendre cela possible. Aucun indice actuel ne permet de dire qu’un tel changement est sur le point d’intervenir, bien que l’imminence de la crise soit susceptible de focaliser les réflexions des dirigeants nationaux et de leurs citoyens. L’inaction pourrait s’avérer désastreuse. La structure du changement démographique mondial pourrait aisément intensifier les tensions sécuritaires, étant donné que l’expansion démographique sera la plus marquée précisément dans les pays qui peuvent le moins se permettre ce changement. L’Afrique, l’Amérique latine, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est auront de très jeunes populations en 2050. Entre aujourd’hui et 2050, 70 % de la croissance démographique mondiale interviendra dans vingt-quatre pays qui se rangent tous dans les catégories à faibles revenus ou à revenus moyens inférieurs. Parmi les quarante-huit pays dont la population s’accroît le plus rapidement, vingt-huit sont musulmans. Manifestement, l’émigration vers les sociétés plus riches et plus anciennes d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie du Nord-Est suscitera des dissensions.
37. Traditionnellement, la dynamique des populations est considérée comme ayant des conséquences militaires et cela demeurera le cas, même si le développement de la technologie militaire fait de la guerre un exercice à plus forte intensité capitalistique. Mais la structure même des changements démographiques à venir posera une série de nouveaux défis sécuritaires aux pays de l’OTAN. L’Alliance est en effet « composée de pays aux populations vieillissantes et en contraction, et d’économies à la croissance relativement lente. Elle est orientée vers l’hémisphère nord et s’accroche à une structure héritée de la Guerre froide, qui ne peut de manière adéquate répondre aux menaces contemporaines. En théorie, des insurgés issus de pays d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie centrale et d’Asie du Sud dynamiques d’un point de vue démocratique, pourraient se mobiliser bien plus facilement que l’OTAN ne pourrait mobiliser les troupes dont elle aurait besoin » si elle devait être appelée à stabiliser l’un de ces pays (Goldstone). C’est ainsi, par exemple, que la population de l’Afghanistan, qui compte actuellement vingt-huit millions d’habitants, passera à quarante-cinq millions en 2050. Ce facteur à lui seul montre que la tâche consistant à stabiliser ce pays pourrait représenter un très sérieux défi à long terme.
38. L’éducation représente un défi apparenté, aussi bien pour le monde développé que pour les pays en développement. Le développement du capital humain nécessaire à la promotion des sociétés exigera d’importants changements, mais il s’agit d’un domaine dans lequel les Etats continuent à exercer un certain contrôle sur la croissance à long terme (Etude du PISA/OCDE). L’OCDE fait valoir que l’Europe devra améliorer ses normes universitaires pour assurer sa santé et sa prospérité économiques au cours des décennies à venir. Les universités américaines, en particulier ses grandes universités, demeurent une source essentielle du dynamisme et de la force économique des Etats-Unis. D’après plusieurs études comparatives complètes, sur les vingt premières universités dans le monde, seules trois ne sont pas américaines. Sur les cinquante premières, toutes sauf onze se trouvent aux Etats-Unis. Les deux meilleures universités indiennes se rangent entre la 300e et la 400e place mondiale, tandis que les trois meilleures universités chinoises, celles de Nankin, de Pékin et de Shanghai, se classent entre la 200e et la 300e place mondiale. Actuellement, la Chine consacre 2 % de son PIB à l’éducation, contre 6 % aux Etats-Unis, soit nettement plus que l’Inde, le Japon, la Russie et l’Union européenne. Les universités américaines aident les Etats-Unis à compenser leur système d’enseignement secondaire relativement faible, en attirant nombre des meilleurs étudiants et professeurs du monde entier. Beaucoup d’entre eux finissent par devenir des résidents ou des citoyens des EtatsUnis, apportant ainsi des contributions vitales à la recherche et au développement de ce pays (Joffe).
39. Manifestement, dans les sociétés vieillissantes, il est essentiel d’assurer la croissance de la productivité pour maintenir le niveau de vie. La jeunesse de demain devra soutenir un plus grand nombre de personnes ne travaillant pas que ce n’est le cas aujourd’hui. Il en résulte que des progrès au niveau de la productivité, qui dépendent pour une grande part de l’éducation, seront essentiels au cours des prochaines décennies. En Europe, des améliorations au(x) système(s) universitaire(s) existant(s) seront impératives. Les Etats-Unis devront, pour leur part, améliorer un système d’enseignement secondaire relativement faible, qui ne répond pas à la nécessité pour les Etats-Unis de disposer d’une main-d’œuvre bien formée et instruite, et qui s’avère peu performant en comparaison des normes internationales. D’après les récentes études PISA de l’OCDE, les élèves américains du secondaire occupent la 25e place parmi les 57 pays étudiés en termes d’acquis scientifiques, un classement qui autorise à penser que les Etats-Unis éprouveront des difficultés à préserver leur avance technologique, même avec l’immigration de milliers d’étudiants non américains, qui viennent étudier et travailler aux Etats-Unis. Il est intéressant de noter qu’en matière de qualité de l’enseignement scientifique dans le secondaire, vingt pays européens et le Canada se classent devant les Etats-Unis (OCDE).
V. BUDGETS DE LA DEFENSE
40. Les tendances générales concernant les budgets de la défense nous apportent également des enseignements intéressants et importants quant aux relations de pouvoir dans le monde. Bien que de nombreux pays aient réduit leurs dépenses de défense en raison de la récession mondiale, plusieurs des principaux investisseurs en matière de défense continuent à accroître leurs dépenses dans ce domaine. D’après les estimations, les cinq premiers d’entre eux (les Etats-Unis, la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie) s’adjugent ensemble 60 % des dépenses de défense dans le monde. Avec 607 milliards de dollars en 2008, les dépenses américaines de défense représentaient à elles seules 41,5 % du total mondial. D’après les estimations, les Etats-Unis consacrent environ 4 % de leur PIB à la défense, contre 2,7 % en Chine, 2,3 % en France, 2,4 % au Royaume-Uni et 3,5 % en Russie.
41. Bien que les Etats-Unis constituent, de loin, le pays qui consacre le plus d’argent à la défense (en pourcentage du PIB), les dépenses militaires américaines sont en diminution depuis les années 60 (époque à laquelle, en raison de la guerre du Vietnam, les dépenses de défense représentaient 10,7 % du PIB). Ce chiffre est tombé à 5 % du PIB dans les années 70 et, en dépit d’un « renforcement de la défense » annoncé à grand fracas dans les années 80, il est passé à seulement 5,8% au cours de cette décennie. Avec la fin de la Guerre froide, les dépenses de défense américaines ont nettement diminué dans les années 90, pour tomber à 4,5 % du PIB. Pour la première décennie du XXIe siècle, les dépenses de défense devraient se situer à 3,6 % du PIB en moyenne. Depuis le 11 septembre 2001, les dépenses de défense américaines se sont accrues d’environ 60 %, mais la croissance économique jusqu’à l’actuelle récession mondiale a contribué à en atténuer la charge. Le problème réside dans le fait que la majeure partie de cette croissance reposait sur le crédit ; il est donc probable que la charge des obligations de défense pèsera désormais relativement plus lourd sur l’économie américaine. L’armée des Etats-Unis devra vraisemblablement apprendre à fonctionner avec moins de ressources.
42. Bien que les dépenses de défense de la Chine fassent pâle figure en comparaison de celles des Etats-Unis, les autorités chinoises n’en ont pas moins entamé une campagne massive, mais opaque, de réarmement, qui vise notamment à mettre en place une flotte de haute mer susceptible de rivaliser un jour avec la puissance maritime américaine dans le Pacifique. L’Inde agit de même, en raison, d’une part, de ses intérêts maritimes croissants et, d’autre part, du renforcement du potentiel militaire chinois. Les dirigeants russes se sont engagés à utiliser les revenus énergétiques pour reconstruire leur armée. Tous ces pays sont assurément bien positionnés pour utiliser leurs avoirs croissants en devises étrangères afin d’accroître leurs dépenses de défense. Cela pourrait entraîner une multiplication des tensions, des rivalités et des mouvements de contrepoids, mais également créer de nouvelles opportunités, afin de faire collectivement face à des préoccupations communes, telles que la protection des voies maritimes et la lutte contre la piraterie (Burrows).
43. Au niveau mondial, c’est au Moyen-Orient que les dépenses de défense s’accroissent le plus rapidement, en raison de la confluence unique de graves défis sécuritaires et des richesses pétrolières. La région présentant la croissance la plus faible des dépenses de défense (6 %) est l’Europe occidentale, qui continue à récolter les fruits de la fin de la Guerre froide, mais qui tarde également à adapter ses armées nationales aux nouvelles réalités stratégiques et à l’évolution de la nature des menaces, qui se situent, pour la plupart, au-delà de son périmètre. Les gouvernements européens seront bientôt confrontés au défi consistant à restaurer la stabilité budgétaire par un accroissement de la fiscalité et/ou une réduction des dépenses publiques. Dans les pays à la population vieillissante, la protection des domaines de dépenses hautement prioritaires, tels que les soins de santé ou le paiement des retraites, pourrait compliquer davantage le maintien des dépenses de défense d’un point de vue politique.
44. Il se pourrait bien que les budgets occidentaux de la défense en général et ceux des membres de l’OTAN en particulier soient soumis à de fortes pressions politiques au cours des deux décennies à venir. Les Etats-Unis demeureront très probablement la première puissance mondiale et leur réseau d’alliances représentera une caractéristique centrale de leur prédominance. Mais il existe des tendances non économiques essentielles qui permettent de penser que le fossé qui les sépare aujourd’hui d’autres puissances se rétrécira. C’est ainsi, par exemple, que les stratégies de guerre asymétrique érodent une partie des avantages dont disposent les armées sophistiquées de grande taille, comme on peut le constater en Afghanistan. La prolifération des armes de petit calibre, le terrorisme, les cyberattaques et autres mesures asymétriques posent de réels défis à long terme, susceptibles de limiter les moyens de pression morale et d’autres des forces des Etats-Unis et de l’OTAN. C’est ainsi, par exemple, que la Russie a d’ores et déjà lancé des cyberattaques contre l’Estonie en 2007, la Géorgie en 2008 et le Kirghizstan en 2009 (Krepinevich). Naturellement, si les ressources des armées occidentales se raréfient, les défis pourraient s’aggraver et réduire encore le fossé capacitaire. Selon toute probabilité, les armées américaine et européennes devront apprendre à fonctionner avec moins de ressources, même à une époque de risque potentiellement renforcé. Cela exigera une approche beaucoup plus intelligente des dépenses de défense, notamment en focalisant les ressources sur les capacités nécessaires, en sabrant dans les programmes dont la valeur stratégique est discutable, en encourageant une plus grande coopération entre les industries de la défense et en ouvrant davantage le commerce de la défense.
45. Les rivaux potentiels de l’Occident tirent des enseignements des conflits récents, afin d’élaborer leurs propres doctrines asymétriques. En Chine, l’Armée populaire de libération développe des capacités pour dégrader l’aptitude de l’armée américaine à projeter sa puissance dans le Pacifique oriental. La Chine espère disposer d’une capacité qui empêcherait l’accès des forces américaines à des bases avancées, telles que celles d’Okinawa et de Guam, et donc de limiter l’influence militaire des Etats-Unis dans la région. Il va de soi que cela exige une contreréaction de la part des Etats-Unis, qui pourraient devoir renforcer leur capacité à projeter leur puissance sur de plus longues distances, une approche qui modifierait fondamentalement le modèle des dépenses militaires américaines et la stratégie qui le sous-tend. Quoi qu’il en soit, les Etats-Unis devront tenir compte de l’évolution des conditions stratégiques et technologiques, et ce à une époque de plus grande austérité budgétaire (Krepinevich).
VI. POTENTIEL POUR UN ORDRE INTERNATIONAL INTERCONNECTE
46. Ces défis peuvent et doivent être gérés par des moyens non militaires. La guerre constitue généralement une option de dernier recours, malvenue dans le panier des alternatives politiques disponibles. L’histoire récente révèle combien elle peut être coûteuse, même lorsque l’une des parties dispose d’une prépondérance manifeste en , termes de puissance. Un monde de plus en plus intégré accroît davantage les coûts. Cette constatation pourrait de plus en plus guider la politique mondiale et modeler les approches occidentales des défis internationaux de grande envergure (Deudney et Ikenberry).
47. Anne-Marie Slaughter est d’avis que des conceptions nouvelles de la puissance et des moyens de pression sont nécessaires, non seulement pour comprendre la direction que prend le monde, mais également pour expliquer pourquoi les Etats-Unis et leurs alliés peuvent continuer à bénéficier d’importants avantages. L’ouverture de l’Occident à l’innovation et une capacité d’adaptation souple aux nouvelles technologies joueront un rôle crucial dans la palette des moyens de pression : «… la question n’est plus la puissance relative, mais bien la centralité au sein d’une toile mondiale de plus en plus dense… ». « Dans ce monde, c’est l’Etat disposant du plus grand nombre de réseaux qui jouera le rôle principal, pourra établir l’ordre du jour mondial et ouvrir la voie à l’innovation et à une croissance soutenue dans le temps. » « Le XXIe siècle [écritelle] apparaît de plus en plus comme un nouveau siècle américain – mais ce sera probablement un siècle des Amériques plutôt que de la seule Amérique. » (Slaughter) Pour AnneMarie Slaughter, de même que pour le stratège britannique Lawrence Freedman, l’Alliance atlantique et les valeurs et idées qui l’animent offrent des avantages essentiels : le monde atlantique est plus stable, plus économiquement diversifié, plus interconnecté et plus novateur que l’Asie. Ces caractéristiques seront récompensées dans l’économie réseau-centrique et globalement structurée qui se dessine actuellement (Slaughter).
48. Lawrence Freedman écrit que, à la différence de la plupart des autres grandes puissances autrefois, les Etats-Unis fondent leur influence sur un système d’alliances larges et volontaires, qui regroupe principalement des démocraties s’associant librement avec une puissance supérieure. Les Etats-Unis défendent efficacement leurs propres intérêts et ceux de leurs alliés, et les avantages de cette approche sont recherchés partout dans le monde (Joffe). Les idées au cœur de cette alliance sont démocratiques et donc à la fois souples et potentiellement universelles, dans la mesure où la démocratie continue à exercer une large séduction, même dans les pays qui la considèrent comme une menace. Le pouvoir d’attraction de ces notions ne peut être négligé lorsqu’on tente d’évaluer l’équilibre des forces émergent, d’autant que les idéaux démocratiques sont, potentiellement du moins, « subversifs par nature pour les formes idéologiques alternatives » (Freedman). Lorsque les partisans de l’autorité écartent les idéaux démocratiques en les jugeant antithétiques face, par exemple, aux valeurs et traditions asiatiques ou islamiques, ils expriment une nervosité qui trouve son origine dans la prise de conscience de la puissance des idéaux démocratiques, même au sein de leurs propres sociétés.
49. L’une des principales sources d’espoir de l’Occident pour le futur réside d’ailleurs dans le fait que son propre ordre démocratique renferme également la promesse d’une grande souplesse. Les pays occidentaux sont actuellement confrontés à une série préoccupante de défis économiques, démographiques et stratégiques, qui – s’ils sont approchés en termes statiques – peuvent paraître de bien sinistre augure. Il est vrai que la préservation des institutions démocratiques; est plus délicate en période de difficultés économiques. Les demandes adressées par les électeurs aux dirigeants augmentent, alors que la capacité du gouvernement à les satisfaire diminue. Des crises économiques peuvent sonner, et ont déjà sonné, le glas de démocraties ; il convient donc de ne pas faire preuve d’un optimisme exagéré face aux dangers politiques d’une récession. Mais la démocratie encourage également l’ajustement aux réalités nouvelles et ses références en la matière sont, d’ailleurs, plutôt convaincantes. En d’autres termes, les sociétés de l’Alliance se sont dotées de mécanismes politiques pour s’ajuster aux graves défis économiques et stratégiques auxquels elles sont confrontées. Cela exige naturellement une certaine transparence et un travail acharné des dirigeants, afin d’expliquer les choix difficiles auxquels doivent faire face les gouvernements lors des périodes d’adversité économique. Ces solides mécanismes de dialogue n’existent pas dans les sociétés autoritaires, susceptibles de défier l’Occident au cours des décennies à venir. Ces sociétés sont, par nature, moins souples. Leur fragilité interne et la méfiance de leurs citoyens pourraient bien inhiber les ambitions de leurs dirigeants. Des pays comme la Chine et la Russie ne disposent pas des amortisseurs démocratiques qui aident les gouvernements à baliser la voie d’une sortie de crise. Le risque d’hostilité des citoyens en période de ralentissement économique pourrait être plus grave dans ces pays, tout simplement parce qu’il existe moins d’exutoires à l’expression politique. L’autoritarisme a d’ailleurs tendance à apparaître plus fort qu’il ne l’est en réalité. C’est pourquoi certains analystes se demandent comment la Chine pourrait faire face à un brusque ralentissement de sa croissance économique, ou la Russie ou l’Iran, à une chute durable des cours de l’énergie. Les défis ne seraient pas simplement de nature économique (Burrows). L’économie chinoise actuelle dépend exagérément des exportations, qui génèrent près des 2/5e du PIB national annuel. Cela rend le pays vulnérable aux ralentissements économiques, qui pourraient être source de troubles civils, en particulier dans les régions où la primauté du parti communiste est la plus impopulaire (Joffe). C’est précisément ce genre de dynamique qui est susceptible de dissuader certains de prétendre que ce siècle sera celui de la Chine.
50. Cela ne remet absolument pas en cause la notion suivant laquelle la puissance relative de l’Occident est en recul. Les préoccupations et priorités de ces pays émergents auront davantage d’influence que par le passé. Nombreux sont ceux qui voient dans ce changement une source potentielle de frictions et de rivalités. On considère souvent que, lors de l’avènement de nouvelles puissances, les conflits avec les puissances plus anciennes deviennent inévitables. Cela n’est toutefois pas nécessairement le cas et il vaudrait peut-être mieux considérer que des frictions plutôt que des conflits sont inévitables. Cela s’explique par le fait que l’essor des puissances montantes dans le monde est tributaire d’un système mis en place par l’Occident, demeurant fondé sur des valeurs occidentales. A de nombreux égards et de plus en plus, les puissances émergentes ont tout intérêt au statu quo. L’ordre émergent pourrait donc s’avérer très interdépendant et encourager les Etats à rechercher des solutions gagnantes à tous points de vue aux problèmes communs, plutôt que des solutions à somme nulle qui, en tout état de cause, seront toujours plus difficiles à mettre en œuvre. Il se pourrait fort bien que cette dynamique conditionne les politiques étrangères et de défense dans les décennies à venir, d’autant que de très nombreux pays sont confrontés à des difficultés économiques, sociales et politiques au niveau intérieur, tout en demeurant interdépendants au niveau mondial. Lawrence Freedman est même d’avis que « la faiblesse partagée » pourrait devenir une source d’apaisement et de coopération au plan international (Freedman).
VII. CONCLUSIONS PRELIMINAIRES
51. Toute « brillante stratégie cohérente » doit établir dans les faits un équilibre entre les ressources économiques de l’Etat et les engagements de celui-ci en politique étrangère, tout en préservant cet équilibre sur la durée. Parallèlement, la logique économique doit être prise en compte dans les choix stratégiques. Inévitablement, les gouvernements occidentaux demeureront conscients du risque de sur-engagement militaire. Si l’on considère que les dépenses de défense doivent être accrues pour répondre à des engagements militaires coûteux, et si ces dépenses sont considérées par certains comme une entrave à des investissements productifs nécessaires à la future croissance, des pressions politiques visant à réduire ces engagements seront inévitablement exercées, en particulier si la raison d’être stratégique des engagements en question n’est pas claire. D’ailleurs, si des investissements vitaux à long terme sont en permanence ajournés pour maintenir des engagements stratégiques, les perspectives économiques à long terme deviendront négatives. Trouver un équilibre entre les engagements actuels et les besoins futurs est essentiel, mais cet équilibre sera inévitablement difficile à atteindre.
52. Par extension, il semble évident de considérer que les gouvernements occidentaux devront s’accommoder des puissances en devenir, et cela d’une manière à la fois réaliste et durable sur les plans économique et stratégique. Dans ce contexte, les Etats-Unis devront limiter leur colossal déficit extérieur. Le défi consiste évidemment à procéder à des ajustements budgétaires ciblés, afin de faciliter ce changement ; inévitablement, cela impliquera une réduction des dépenses combinée à une augmentation des impôts, sous quelque forme que ce soit (Bergsten). Les EtatsUnis ne sont naturellement pas les seuls à être confrontés à des défis budgétaires à long terme. De nombreux pays alliés vont devoir baser leurs budgets sur des fondations plus solides. Cela est d’autant plus essentiel que les populations de nombreux pays de l’OTAN vieillissent rapidement. Des efforts plus sérieux sont nécessaires pour contrôler le coût des soins de santé à long terme et réformer les systèmes de sécurité sociale et de retraite, afin de garantir leur pérennité. Dans la plupart des pays, cela impliquera nécessairement de reculer l’âge de la retraite et de baser les pensions sur l’évolution des prix plutôt que sur la rémunération en fin de carrière.
53. L’ordre monétaire international devra être modifié en raison du nouvel équilibre des forces économiques et de la dangereuse instabilité de l’ordre actuel. L’euro, le renminbi et même les DTS émis par le FMI sont susceptibles de jouer un plus grand rôle à l’avenir dans les avoirs de réserve, les placements en obligations et l’activité commerciale, mais le renminbi devra d’abord se muer en une monnaie intégralement convertible. L’euro a d’ores et déjà pris du poids au niveau mondial. Cela pourrait, à terme, réduire la demande pour le dollar, une situation susceptible de contraindre les responsables américains à placer leur politique budgétaire sur une base plus durable. Ils devront, pour ce faire, réduire les dérives autorisées par l’ordre monétaire actuel et qui ont permis aux Etats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Aussi longtemps que le dollar demeurera la devise internationale hégémonique, la demande constante en billets verts provoquera de vastes afflux de capitaux vers les Etats-Unis, faisant monter la valeur du dollar par rapport à d’autres monnaies essentielles, comme le renminbi, et facilitant la formation de déficits commerciaux malsains, l’aggravation de la dette et les bulles d’actifs. Les dangers d’un statu quo sont, pour leur part, apparus très clairement au cours de l’actuelle crise mondiale. Il va de soi que l’ajustement doit s’effectuer dans les deux sens et que la Chine devra renoncer à la sur-épargne, ainsi qu’à sa politique d’exportation inconditionnelle (Bergsten).
54. Le FMI a également un rôle à jouer, dans la mesure où les DTS risquent d’atténuer les pressions sur le dollar. En avril 2009, le G-20 a marqué son accord pour la création de 250 milliards en DTS, qui ont ultérieurement été alloués au FMI. Cette mesure devrait, elle aussi, contribuer à réduire certains des éléments asymétriques de l’ordre monétaire mondial dominé par le dollar et à placer les comptes nationaux sur des bases plus durables, sans déclencher des mouvements de vente ou d’achat de devises clefs motivés par la panique. Les marchés des capitaux privés devront toutefois apprendre à faire bon usage des DTS. Cela prendra du temps et exigera un développement supplémentaire de ces marchés.
55. Les défis économiques à long terme pour l’Occident ne sont pas simplement de nature monétaire. Si l’on considère que le monde est appelé à devenir de plus en plus interconnecté et lié grâce aux technologies évoluées, la puissance et la prospérité dépendront de la capacité des sociétés à maîtriser la technologie, à innover et à utiliser les réseaux pour obtenir de nouvelles sources de moyens de pression et d’influence. Cela signifie que les budgets nationaux devront être restructurés, pour veiller à ce que les Etats se dirigent dans cette direction. Les systèmes d’éducation au niveau de l’enseignement secondaire, des universités et du troisième cycle doivent être améliorés, les investissements en sciences et technologies doivent être accrus, des systèmes de formation pour les adultes doivent être initiés et de nouveaux systèmes doivent être développés, afin d’incorporer l’innovation à la vie économique nationale et au sein des gouvernements eux-mêmes.
56. De nouvelles approches du partage des charges entre les Alliés seront essentielles. Considérant la taille de l’économie européenne et les aspirations de l’Europe au leadership mondial, la disparité actuelle en matière de dépenses et de capacités militaires par rapport aux Etats-Unis n’est pas tenable politiquement, pas plus qu’elle ne favorisera la sécurité. L’Europe est naturellement confrontée, elle aussi, à de graves restrictions budgétaires, mais elle pourrait faire beaucoup plus pour accroître ses capacités, tout simplement en intensifiant la coopération et l’intégration de la défense au niveau intra-européen. L’armée des Etats-Unis est, pour sa part, confrontée à un large éventail de défis mondiaux qu’elle ne peut gérer seule, du moins en respectant la viabilité budgétaire à long terme. Les Etats-Unis attendent de leurs alliés qu’ils supportent une part plus importante de la charge et la seule manière d’y parvenir réside dans une coopération européenne plus approfondie en matière de défense. En outre, Washington devra probablement se tourner vers des rivaux potentiels pour qu’ils l’aident à maintenir la sécurité mondiale. C’est ainsi, par exemple, que la Chine pourrait jouer un plus grand rôle dans les efforts de lutte contre la piraterie, d’autant que cette dernière représente une menace considérable pour les intérêts commerciaux et énergétiques chinois. Les Etats-Unis rechercheront également le partenariat de la Russie et de la Chine dans leurs efforts en faveur de la non-prolifération nucléaire (Pape).
57. Les pays de l’OTAN devront dépenser plus intelligemment les précieux dollars consacrés à la défense et réagir plus rapidement, afin de veiller à ce que leurs armées respectives soient structurées pour les combats futurs, plutôt que pour les conflits passés. Les budgets de la défense doivent en permanence faire l’objet d’un examen minutieux, en raison de la concurrence croissante pour les ressources au niveau des budgets nationaux. Nous entrons dans une ère de ressources plus limitées et les budgets de la défense ne seront pas épargnés par la tendance. C’est pourquoi il est d’autant plus impératif que chacun, des planificateurs de la défense aux parlementaires, réfléchisse plus intelligemment, au niveau mondial, plutôt qu’a posteriori et avec un esprit de clocher. Les armées nationales ne doivent pas faire l’acquisition de capacités dont elles n’ont pas besoin. La mise en œuvre de tels changements n’est jamais facile, en raison de la force exercée par les droits acquis, par des préoccupations nationales persistantes quant à l’abandon de certaines capacités et au fait de confier ces dernières à des alliés pour parvenir à une plus grande efficacité. Les préoccupations liées à l’histoire et à la souveraineté nationale militent souvent contre l’efficacité. Ceci étant, personne ne peut plus se permettre le luxe d’acquisitions de matériel militaire irréfléchies.
58. Il faudra aussi œuvrer durablement au rapprochement des grandes puissances en devenir, même si certaines d’entre elles demeurent autocratiques et, parfois, fort peu coopératives. Plus ces pays seront intégrés au tissu de l’ordre mondial, plus ils seront confrontés à des pressions et incitants pour l’adoption des normes propres à cet ordre. Cela n’exclut absolument pas les raisons qui militent en faveur de la préservation des liens les plus étroits entre les membres de la communauté des nations démocratiques. Mais cela ne veut pas dire que des pays ne répondant pas à ces normes soient automatiquement exclus de la concertation. Les enceintes internationales pour la résolution des problèmes sont appelées à jouer un rôle capital dans un monde où la puissance économique sera plus largement partagée. L’essentiel est qu’un sens de « faire partie d’un tout » soit cultivé, même par les Etats qui aiment à se considérer comme des acteurs extérieurs. Manifestement, cela n’exclut pas le risque de conflit, comme en témoigne l’actuelle impasse avec l’Iran au sujet de son programme d’armement nucléaire. Dès que la possibilité se présente, le rapprochement peut toutefois constituer un moyen efficace d’édifier la paix et la sécurité.
59. En fin de compte, un mode de pensée novateur et des politiques fermes seront essentiels au maintien de la prospérité et à l’exercice d’une influence au sein de l’ordre mondial émergent. Nombre des hypothèses, politiques et structures institutionnelles remontant à la Guerre froide doivent être révisées à la lumière d’un paysage international fondamentalement différent et, en particulier, du poids déclinant de l’Occident dans l’économie mondiale. Tous les pays de l’OTAN sont obligés de mettre de l’ordre dans leurs budgets respectifs et de s’attaquer de front aux défis structurels auxquels chacun d’eux est confronté. Poursuivre les anciennes politiques en se laissant porter par l’inertie est la voie la plus sûre vers un rapide déclin. La capacité d’adaptation représente évidemment une manifestation essentielle du dynamisme social, économique et politique. Les défis auxquels les pays de l’OTAN doivent s’adapter sont de tous ordres : sociaux, démographiques, politiques, militaires et économiques. Ils sont en outre étroitement interconnectés. C’est ainsi, par exemple, que l’aptitude d’une société à former ses jeunes constituera un facteur déterminant quant à ses perspectives économiques à long terme, sa capacité d’exercer des moyens de pression au niveau mondial et sa puissance militaire, tout en représentant également un facteur critique quant à la faculté de cette société d’affronter les défis démographiques qui se profilent à l’horizon. La première étape pour faire face de manière adéquate à ces défis aussi diversifiés que préoccupants consiste à prendre conscience de ces liens vitaux et à élaborer des approches globales en la matière. Inutile de dire que tout cela est plus facile à dire qu’à faire.
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