2021 – TEMOIGNAGE SUR LA COHÉSION POLITIQUE DE L'OTAN

Rachel Ellehuus

09 juin 2021

Témoignage 

de

Rachel Ellehuus

Chercheuse principale et directrice adjointe, Programme Europe, Russie et Eurasie, CSIS

25 mai 2021

Comme l'a observé l'Assemblée parlementaire de l'OTAN à l'occasion du 70e anniversaire de la fondation de l'Alliance en 2019, la force de l'OTAN découle non seulement de "la puissance militaire, économique et technologique de ses membres, mais aussi de l'attachement aux principes et valeurs partagés qui sous-tendent la communauté transatlantique." 
Inscrits dans le préambule du traité fondateur de l'Atlantique Nord, ces principes et valeurs comprennent "la démocratie, la liberté individuelle et l'État de droit", ainsi que l'engagement de contribuer "au développement de relations internationales pacifiques et amicales."

Aujourd'hui, ces principes sont inégalement défendus au sein de l'OTAN. Par exemple, les gouvernements de la Turquie, de la Hongrie, de la Grèce, de la Pologne et de la Slovénie tentent de limiter la liberté des médias ou, comme en Turquie, en Hongrie et en Pologne, de marginaliser l'opposition. Un phénomène connexe est la volonté de certains membres de poursuivre des décisions nationales même si elles vont à l'encontre des intérêts collectifs de l'OTAN. C'est le cas de l'acquisition par la Turquie du système russe S-400, qui risque de compromettre la défense aérienne intégrée de l'OTAN. Comme un certain nombre d'alliés au nationalisme exacerbé, ils augmentent les frictions internes en faisant intervenir des différends bilatéraux dans les affaires de l'OTAN, une pratique autrefois taboue.

Si certains font valoir qu'il s'agit de cas isolés et que l'OTAN a connu par le passé des reculs démocratiques parmi ses membres, la situation est plus urgente cette fois-ci. En bref, le déficit des valeurs internes de l'OTAN est devenu une menace pour la sécurité extérieure. 

Ce déficit démocratique crée des vulnérabilités et une polarisation sociétales que les adversaires peuvent exploiter, comme en témoigne la tentative de la Russie d'exploiter les griefs des minorités raciales et ethniques dans les pays membres de l'OTAN afin d'affaiblir la gouvernance au niveau national. Cela nuit également à la réputation de l'OTAN en tant qu'acteur crédible dans les missions de renforcement des capacités et de l'État de droit. Au fil du temps, la frustration suscitée par le recul démocratique des membres érode la confiance et sape la cohésion politique. Et lorsque la cohésion politique vacille, la capacité d'action collective de l'OTAN s'en trouve affectée.

L'OTAN étant en plein processus d'adaptation et la nouvelle administration américaine s'étant engagée à défendre les valeurs démocratiques et à revitaliser l'OTAN, le moment est venu d'aborder cette question. 

À cette fin, nous recommandons une approche graduelle qui comporte trois phases :

  • Premièrement, les Alliés devraient s'engager à nouveau à respecter les principes du Traité de l'Atlantique Nord. Cet engagement pourrait être soit énoncé dans une déclaration séparée soit être intégré au communiqué du sommet. Au minimum, il devrait être inclus dans le texte du concept stratégique actualisé que l'OTAN lancera probablement lors du sommet de juin.
  • Deuxièmement, l'OTAN devrait contrôler ou examiner le respect de ces principes par les différents alliés. Des normes sur la résilience démocratique, inspirées du nouveau mécanisme de l'État de droit de l'UE, pourraient être ajoutées aux mesures de résilience existantes de l'OTAN et évaluées dans un rapport annuel. Cela constituerait une base pour des discussions périodiques, à l'instar de la manière dont l'OTAN examine les progrès des membres en matière de partage des charges. Plutôt que de créer un nouveau centre d'excellence pour la résilience démocratique, ce mandat pourrait être confié au Secrétariat international de l'OTAN, sous l'autorité soit du secrétaire général adjoint pour les affaires politiques, soit du secrétaire général délégué. Des équipes conjointes OTAN-UE de réponse en matière de résilience pourraient fournir des conseils ou une assistance aux membres qui souhaitent être aidés à faire face à leurs vulnérabilités sociétales.
  • Troisièmement, l'OTAN doit augmenter les coûts politiques pour les alliés qui enfreignent les règles. Cela nécessiterait une utilisation créative des mesures incitatives et dissuasives. Les premières pourraient inclure des préférences pour l’attribution de postes de direction ou l’accueil de réunions ministérielles, tandis que les mesures de dissuasion pourraient entraîner la suspension de la participation à certains comités, réunions militaires ou exercices. Dans les cas les plus graves, des pressions peuvent également être exercées par le biais des canaux bilatéraux et européens. 

S'il n'est pas facile de relever les défis internes de l'OTAN, c'est une tâche essentielle. Si l'on ne s'y attaque pas, la cohésion politique va s'affaiblir et empêcher l'Alliance d'agir pour défendre ses intérêts collectifs. Comme le secrétaire général de l'OTAN, M. Stoltenberg, l'a rappelé aux alliés lors du lancement du processus OTAN 2030 en février dernier, les valeurs de l'OTAN "ne sont pas des notions abstraites. Elles sont au cœur même de ce que nous sommes".
 


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