Les nouvelles orientations stratégiques de l’Allemagne, son expertise en matière de renforcement de la résilience et son avance technologique au cœur de la visite que des législateurs de l’AP-OTAN ont effectuée à Berlin, à Hambourg et à Kiel

28 septembre 2023

L’Allemagne continue d’activer la mise en œuvre de la nouvelle ère (Zeitenwende) que le chancelier Olaf Scholz avait annoncée en février 2022, après l’invasion illégale et brutale de l’Ukraine par la Russie. Une délégation de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (AP-OTAN) formée de membres de la commission sur la démocratie et la sécurité et de membres de la commission des sciences et des technologies s’est rendue à Berlin, Hambourg et Kiel, du 18 au 21 septembre 2023, pour évoquer ce changement de cap opéré dans la politique de sécurité et de défense du pays et pour savoir comment celui-ci relève les nombreux défis auxquels il est confronté en matière de sécurité.

L’Allemagne a un rôle crucial à jouer dans le renforcement des capacités de dissuasion et de défense de l’OTAN sur le long terme et doit faire valoir son rôle de chef de file en matière de renforcement de la résilience et de préservation de l’avance technologique de l’Alliance. Tel est le message principal que de hauts représentants du gouvernement allemand et des experts indépendants ont adressé aux 26 parlementaires, issus de 13 pays membres de l’OTAN, menés par Agnes Vadai (Hongrie) et Rodrigue Demeuse (Belgique).
 

Réorientation de la politique de sécurité et de défense de l’Allemagne après l’invasion de l’Ukraine par la Russie

L’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie a eu de profondes répercussions sur la politique allemande en matière de sécurité et de défense, puisque la guerre a fait voler en éclats la plupart des fondements de l’approche que l’Allemagne avait suivie après la guerre froide et qu’elle l’a poussée à revoir sa posture. Selon Pia Fuhrhop, de l’Institut allemand chargé des questions internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik, SWP), ce Zeitenwende se fait l’écho du changement majeur de perception manifesté par les décideurs et l’opinion publique allemands, ceux-ci ayant pris conscience que la sécurité exige un engagement renouvelé en faveur de la défense collective. Ce changement se reflète dans la toute première politique nationale sur la sécurité adoptée par le pays en juin 2023.

La mise en œuvre de la nouvelle politique allemande de sécurité et de défense dépendra toutefois de la capacité du pays à réaliser des investissements à long terme dans son secteur de la défense, ont rappelé les experts avec lesquels la délégation s’est entretenue. Ceux-ci ont indiqué que le fonds spécial de 100 milliards d’euros consacré à la modernisation de l’armée allemande et à l’acquisition d’équipements de défense standard ne représente qu’un pas dans la bonne direction. Les représentants officiels et les experts indépendants que les parlementaires de l’AP-OTAN ont rencontrés, se sont accordés à penser que pour garantir l’existence d’une dissuasion crédible et d’une défense efficace à long terme, un plus grand partage transatlantique des charges et davantage de programmes collectifs d’acquisitions militaires seront nécessaires ; les pays européens membres de l’Alliance devront donc investir davantage dans leurs industries de défense.

L’engagement renouvelé de l’Allemagne envers la sécurité transatlantique se reflète dans sa politique étrangère. Répondre à la menace que les ambitions impérialistes et révisionnistes de la Russie représentent, constitue l’une de ses principales priorités, a expliqué Jasper Wieck, directeur des Affaires politiques au sein du ministère fédéral de la Défense. Celui-ci a mis l’accent sur le fait que l’Allemagne doit maintenir son aide militaire et politique à l’Ukraine ainsi que la crédibilité de sa dissuasion, si elle veut assurer sa sécurité.

Rehausser l’engagement de l’Allemagne dans la région indo-pacifique pour faire face à l’influence et à l’affirmation croissantes de la Chine et chercher des façons novatrices de susciter l’intérêt du continent africain, sont également au cœur de la politique étrangère allemande.

En mars 2023, Berlin a adopté une « politique étrangère féministe ». Class-Dietrich König, chef de la Division des droits humains et du genre au sein du ministère fédéral des Affaires étrangères a indiqué à la délégation que la politique allemande reposait sur l’inclusivité (d’abord et avant tout en faveur des femmes, mais aussi en faveur des groupes habituellement marginalisés). La nouvelle politique allemande vise à intégrer les principes féministes dans ses différents domaines d’action, qui vont de l’engagement humanitaire et des négociations de paix aux questions de sécurité plus ardues. Il a souligné à plusieurs reprises la nécessité d’une représentation des femmes, notamment dans les organismes gouvernementaux et les secteurs généralement dominés par les hommes, pour parvenir à des changements positifs et durables à long terme.

Des experts de l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (Kiel Institut für Weltwirtschaft, IfW) ont également fourni un aperçu de l’appui civil et militaire apporté par les pays de l’Alliance à l’Ukraine. D’après le « moniteur de l’aide à l’Ukraine » (Ukraine Support Tracker) de cet institut, l’ensemble des aides promises à l’Ukraine par l’Europe (institutions et États membres de l’Union européenne (UE)) représente désormais le double des aides promises par les États-Unis. Il reste que ces derniers continuent de fournir l’essentiel de l’aide militaire dont l’Ukraine a besoin. L’Allemagne, le plus gros donateur européen de matériel militaire à l’Ukraine, a mis en place un système de crédit permettant à Kyiv d’acquérir des armes produites par l’industrie de défense allemande, ont appris les délégués.

À l’Institut de Kiel, Hendrik Mahlkow a estimé que les sanctions occidentales prises contre la Russie étaient plutôt efficaces. Le secteur russe des matières premières a été le plus touché. C’est ainsi que l’Allemagne a réussi depuis 2022 à réduire sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes et qu’elle appuie pleinement les sanctions européennes à l’encontre de la Russie. S’agissant du commerce des marchandises occidentales et du « non-respect des sanctions », il a précisé, selon l’analyse que l’Institut de Kiel en avait faite, que 15 à 20 % des flux commerciaux faisant l’objet de sanctions passent désormais par d’autres pays (lesquels importent les produits occidentaux visés par les sanctions et les exportent vers la Russie). En tout état de cause, environ 80 % des sanctions portent leurs fruits, a estimé M. Mahlkow. Cela dit, a-t-il rappelé, l’Institut de Kiel ne dispose d’aucune donnée provenant de Chine ; plus la coalition sera grande, plus les sanctions seront efficaces, a-t-il conclu.
 

Résilience et durabilité : la réponse de l’Allemagne aux nouvelles menaces qui pèsent sur la sécurité mondiale

La guerre menée par la Russie en Ukraine a souligné l’importance que revêt la sécurité alimentaire, à laquelle une place prioritaire est désormais donnée sur le plan de la politique extérieure de l’Allemagne et des autres pays de l’Alliance, a fait valoir Bettina Rudloff, de l’Institut allemand chargé des questions internationales et de sécurité. Dans le cadre de l’aperçu qu’ils ont donné des effets à long terme que la guerre de la Russie contre l’Ukraine pourrait avoir sur la sécurité alimentaire mondiale, les experts de l’Institut de Kiel ont insisté sur la nécessité d’investir dans des programmes de production alimentaire inscrits dans la durée. En outre, pour renforcer la résilience des systèmes alimentaires mondiaux à plus long terme, une diversification des sources d’importation s’impose, a-t-il été indiqué aux délégués. À court terme, les Alliés doivent continuer d’appuyer le rétablissement du secteur agricole ukrainien et doivent apporter une aide humanitaire aux pays et aux populations les plus touchés par les conséquences dévastatrices qu’a la guerre menée par la Russie en Ukraine sur l’approvisionnement alimentaire mondial. Les experts de l’IfW ont également expliqué comment le changement climatique influe sur la sécurité alimentaire et entretient par là même l’instabilité. Dans sa nouvelle politique nationale sur la sécurité, l’Allemagne reconnaît le changement climatique comme l’une des priorités majeures de sa politique étrangère, ont appris les délégués.

La Russie prend délibérément pour cible les infrastructures stratégiques ukrainiennes, raison pour laquelle la protection des infrastructures critiques s’inscrit aussi dans la nouvelle vision intégrée que l’Allemagne a de la sécurité. Selon Daniel Voelsen, de l’Institut allemand chargé des questions internationales et de sécurité, assurer la sécurité maritime nécessite d’avoir une perspective continentale. Les infrastructures maritimes critiques assurent les approvisionnements énergétiques, le commerce des denrées alimentaires et les communications à travers le monde. À Hambourg, la délégation a pu visiter le port, et des informations lui ont été fournies par les autorités portuaires sur le rôle central que le port joue pour garantir la sécurité économique de l’Allemagne ainsi que sur les efforts consentis par le pays pour protéger ses installations portuaires, y compris pour renforcer le contrôle des investissements qui y sont réalisés.

La désinformation représente une autre menace qui pèse sur la résilience et la sécurité des Alliés, contre laquelle il faut se défendre. Ces dernières années, l’Allemagne a renforcé ses efforts de lutte contre les opérations d’ingérence étrangère malveillantes. La délégation de l’AP-OTAN s’est rendue au siège de l’hebdomadaire Der Spiegel  à Hambourg, afin d’en apprendre davantage sur la façon dont le magazine allemand aborde cette question. Marina Kormbaki, journaliste à Der Spiegel, a souligné que la désinformation, en entamant la confiance en l’existence d’informations fiables et objectives, compromet le principe même de la démocratie. Les membres ont discuté de la manière dont la législation existante pourrait être renforcée et du rôle que les entreprises spécialisées dans la technologie devraient jouer à cet égard.

La corruption constitue une autre menace pour le fondement des sociétés démocratiques alliées, a estimé Daniel Eriksson, directeur général de Transparency International. Soulignant l’importance d’institutions démocratiques efficaces, il a aussi relevé la place à accorder à l’espace public et la nécessité de faire participer l’ensemble de la population. Malheureusement, la menace que pose la corruption s’est aggravée au niveau mondial, y compris dans les pays de l’hémisphère Nord, a-t-il indiqué. Il est nécessaire d’y remédier, entre autres parce que la corruption politique est de plus en plus instrumentalisée sur le plan géopolitique par nos adversaires. Malgré la guerre à laquelle elle doit faire face, l’Ukraine fait des progrès manifestes dans la lutte contre la corruption, a appris la délégation.

La guerre injustifiée que la Russie a lancée contre l’Ukraine a souligné combien il est important de défendre le droit international, a fait valoir Katja Keul, ministre adjointe aux affaires étrangères. Elle a informé la délégation des efforts déployés à plusieurs niveaux par l’Allemagne pour lutter contre l’impunité et faire traduire la Russie en justice pour le crime d’agression qu’elle a commis contre l’Ukraine. À cet égard, Mme Keul a souligné qu’il importait de renforcer la Cour pénale internationale (CPI). L’Allemagne, le deuxième plus grand contributeur de la CPI, a conduit les efforts visant à mettre fin à l’impunité pour les crimes internationaux grâce à l’application, au cours des dernières années, du principe de compétence universelle, a-t-elle expliqué.
 

L’avance scientifique et technologique de l’Allemagne

La délégation s’est également vu offrir un aperçu de la politique allemande en matière de recherche et de développement dans le domaine de la défense. Selon Maik Kammermann, du ministère fédéral de la Défense, la coopération est un élément fondamental du processus de construction d’une défense alliée solide axée sur le long terme, notamment pour ce qui est de renforcer l’interopérabilité et de permettre une utilisation plus efficace des ressources. L’Allemagne entretient des partenariats bilatéraux avec plusieurs États membres de l’OTAN ainsi qu’avec certains pays partenaires, et participe à plusieurs programmes d’acquisitions européens. L’importance de l’intelligence artificielle dans la guerre du futur a été soulignée par Gundbert Scherf, directeur général de Helsing.

Par ailleurs, la délégation a reçu des informations sur la sécurité maritime et les systèmes autonomes. Des représentants de ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) ont souligné la nécessité de mieux connaître le domaine des sous-marins pour assurer la sécurité nationale. Les membres ont pu visiter les chantiers navals, y compris la chaîne de production des sous-marins, la nouvelle halle d’assemblage ainsi que l’atelier des piles à combustible de dernière génération destinées aux applications sous-marines.

À Kiel, la délégation a également rencontré Daniel Günther, ministre-président du Schleswig-Holstein, et Sabine Sütterlin-Waack, ministre de l’Intérieur du Schleswig-Holstein, ainsi que des officiers de marine de la 1e escadrille de sous-marins de la Marine allemande et des représentants du centre d’excellence accrédité par l’OTAN pour les opérations en eaux confinées et peu profondes (Centre of Excellence for Operations in Confined and Shallow Waters, CSW COE).
 


Photos of the visit © DBT /Stella von Saldern

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