Les défis émanant du flanc sud et les partenariats de l’OTAN au programme d’une visite à Lisbonne

15 juillet 2024

Une semaine avant le sommet décisif de Washington, qui marquera le 75e anniversaire de l’OTAN, les parlementaires des Alliés se sont rendus à Lisbonne pour étudier les menaces et les défis sécuritaires, de plus en plus interconnectés, qui se présentent sur les flancs est et sud. La guerre d’agression menée par le Kremlin contre l’Ukraine et l’instabilité qui persiste dans le voisinage méridional de l’Alliance, que la Russie attise à dessein par de nombreuses actions de déstabilisation, illustrent la complexité de ces menaces et les liens qui existent entre elles.

Du fait de sa position stratégique au bord de l’océan Atlantique, le Portugal constitue un pont naturel entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Afrique. Les intervenants portugais ont insisté sur le rôle crucial que lui confère sa position géographique au sein de l’Alliance. Sans surprise, les gouvernements portugais défendent depuis longtemps l’approche à 360 degrés de l’OTAN et le renforcement des partenariats avec les États du voisinage méridional. Il convient de rappeler que l’année 2024 marque le 30e anniversaire du lancement du Dialogue méditerranéen de l’OTAN et le 20e anniversaire de l’Initiative de coopération d’Istanbul. Ces deux initiatives sont de véritables piliers des relations entre les Alliés et leurs voisins méridionaux. En effet, renforcer la coopération avec les partenaires dans le monde figure désormais parmi les grandes priorités de l’OTAN, dans un contexte où les Alliés reconnaissent que les défis auxquels ils sont confrontés dans l’espace transatlantique sont de plus en plus interconnectés avec l’évolution de la situation dans d’autres régions.

Pour en savoir plus sur les principales priorités du Portugal au sommet de Washington, sur la perspective du pays à l’égard des relations entre l’Alliance et son voisinage méridional, et sur le point de vue du pays concernant les défis se présentant sur les flancs est et sud, une délégation conjointe de la sous-commission sur les partenariats de l’OTAN (PCNP) et du Groupe spécial Méditerranée et Moyen-Orient (GSM) de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (AP-OTAN) s’est rendue à Lisbonne du 1er au 3 juillet 2024. La délégation était composée de vingt-huit parlementaires issus de douze pays membres de l’Alliance. Elle était dirigée par Marcos Perestrello de Vasconcellos (Portugal), vice-président de l’AP-OTAN et président de la PCNP, et Fernando Gutierrez (Espagne), président du GSM. 

Les priorités portugaises au sommet de Washington 2024

Le Portugal, l’un des pays fondateurs de l’OTAN, fait preuve d’un attachement sans faille et durable pour l’Alliance par sa participation aux missions et aux opérations de l’Organisation. Lors d’une réunion d’information au Centre de commandement des opérations conjointes des forces armées portugaises, les dirigeants militaires ont présenté les principaux rôles du Portugal et les missions auxquelles il contribue, à savoir la mission de police du ciel dans les pays baltes, à laquelle il participe actuellement, l’opération Sea Guardian en Méditerranée et les déploiements de troupes en Roumanie visant à renforcer le flanc sud-est.

Nuno Melo, ministre de la défense du Portugal, a détaillé les priorités politiques et sécuritaires du pays au sommet de l’OTAN qui se tiendra en juillet à Washington. Le Portugal soutient le concept stratégique 2022 et la modernisation de la structure de défense de l’OTAN, dont le but est de renforcer les capacités de dissuasion de l’Alliance contre toutes les menaces, notamment nucléaires et hybrides. En outre, le Portugal s’est engagé à atteindre le seuil de 2 % du PIB en matière de dépenses de défense d’ici 2029 afin d’assurer une sécurité collective forte et d’améliorer la base industrielle de défense.

Paulo Rangel, ministre d’État et des affaires étrangères du Portugal, a indiqué que le sommet devait se concentrer en priorité sur le soutien à l’Ukraine, sur le renforcement de la posture de dissuasion et de défense, sur la consolidation des partenariats avec le flanc sud, sur l’augmentation des dépenses de défense et la répartition des charges, et sur le resserrement des liens avec les partenaires à travers le monde. Il est à noter que ce sommet sera le premier auquel la Suède participera en tant que membre à part entière, ce qui souligne l’importance de l’élargissement de l’Alliance.

Concernant l’agression russe contre l’Ukraine, la position du Portugal ne fait aucune ambiguïté : le pays soutient fermement la défense de la démocratie et du droit international, et condamne l’invasion d’un État souverain. Les intervenants portugais ont expliqué qu’ils espéraient que les dirigeants de l’OTAN approuvent, à Washington, un programme d’assistance à la sécurité à long terme en faveur de l’Ukraine sur la base d’une enveloppe d’au moins 40 milliards de dollars en 2025, auquel le Portugal contribuera. Ce programme viendra étayer l’Accord de coopération en matière de sécurité signé entre le pays et le gouvernement ukrainien en mai dernier.

Une telle assistance doit pouvoir compter sur un soutien actif et durable de la part des gouvernements, des parlements et de la société civile. Les parlements des Alliés représentent une grande diversité de préférences idéologiques et politiques. Pour M. Rangel, cette hétérogénéité démocratique nécessite le maintien d’un dialogue constant sur ces défis stratégiques. Si l’Ukraine devait ne pas l’emporter, a-t-il alerté, les Alliés pourraient, à l’avenir, devenir la proie de nouvelles agressions russes qui auraient un coût encore plus élevé.

Les défis émanant du flanc sud

Les défis auxquels sont confrontés les Alliés sur le flanc sud vont des conflits conventionnels aux menaces hybrides, en passant par les risques pesant sur la sécurité humaine, comme les migrations et l’insécurité alimentaire. Ces défis menacent la stabilité et la sécurité au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et au Sahel, ainsi que le système international dans son ensemble.

L’invasion totale de l’Ukraine par la Russie a aggravé l’instabilité et l’insécurité sur le flanc sud de l’OTAN. Comme l’a remarqué Ana Isabel Xavier, secrétaire d’État à la défense nationale du Portugal, les perturbations des chaînes d’approvisionnement ont entraîné des pénuries alimentaires et une augmentation des prix, lesquelles ont, à leur tour, exacerbé l’insécurité alimentaire. De même, l’envolée des prix de l’énergie a eu d’importantes incidences sur les pays déjà en difficulté financière. Au cours des deux dernières années, la Russie a exploité ces vulnérabilités de façon systématique en se rapprochant notamment d’acteurs étatiques et sub-étatiques au Moyen-Orient et en Afrique pour appuyer sa guerre en Europe tout en sapant les intérêts qu’ont les Occidentaux dans la stabilité de ces régions. Grâce aux relations qu’elle entretient avec ces pays, la Russie peut contourner les sanctions occidentales, acquérir du matériel militaire et produire des matières premières et d’autres ressources essentielles à son économie de guerre.

La délégation a été informée que les pays occidentaux ne s’étaient pas suffisamment impliqués dans ces régions, laissant un vide qui a été comblé en partie par la Chine et la Russie. Pour Teresa De Almeida e Silva, professeure à l’Institut de sciences politiques et sociales (ISCSP), la Russie s’intéresse particulièrement à la coopération militaire avec la région et entend exploiter ses liens historiques en fournissant du matériel de l’ère soviétique aux nations africaines. Paulo Portas, ancien ministre des affaires étrangères et ministre de la défense nationale du Portugal, a expliqué que de nombreux pays africains continuaient à dépendre du matériel militaire russe, ajoutant que les partis politiques de ces pays ont conservé leurs liens avec la Russie après l’éclatement de l’Union soviétique. Les prétendues milices privées russes, comme l’Afrika Korps (ex-Groupe Wagner), maintiennent une présence conséquente en Libye et au Sahel et agissent pour l’essentiel au nom du Kremlin. Pour soutenir ses opérations et nuire aux intérêts des Occidentaux, la Russie emploie un vaste réseau de désinformation qui dissimule la véritable nature de ses ambitions en Afrique.

De son côté, la Chine suit dans la région une approche plus pragmatique et transactionnelle qui active le levier économique plutôt que la puissance militaire. En Afrique comme au Moyen-Orient, la Chine entretient la dépendance économique et renforce sa capacité de négociation au moyen de l’initiative « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative, BRI) et des investissements dans les infrastructures stratégiques réalisés dans ce cadre. Dans ce contexte, Mme De Almeida e Silva a constaté que la Chine était désormais le principal partenaire commercial des pays de la région MOAN. En outre, le renforcement de la présence navale de la Chine le long du flanc sud est une source supplémentaire de préoccupation. Les Alliés devront continuer à surveiller les ambitions navales du pays dans la région. 

Les pays du Sud entendent désormais équilibrer leurs relations avec la Russie, la Chine et les pays occidentaux. Esterline Gonçalves Género, ambassadeur de Sao Tomé-et-Principe au Portugal, a fait savoir que les pays comme le sien ne souhaitaient pas choisir entre « l’Est » et « l’Ouest », mais entendaient au contraire profiter des avantages qui découlent du maintien de bonnes relations avec toutes les puissances. Ainsi, bien que le pays ait signé un accord de sécurité en mai dernier avec la Russie, Sao Tomé-et-Principe poursuit sa coopération avec le Portugal, a souligné l’ambassadeur Gonçalves Género. Plusieurs intervenants portugais ont fait valoir que les Alliés devaient rester sensibles aux aspirations de ces pays et, quand cela est possible, être disposés à proposer une assistance de sécurité coopérative pour contrer l’influence de la Russie et de la Chine. 

Dans ce sens, Ana Santos Pinto, ancienne présidente du groupe d’experts indépendant sur le voisinage méridional de l’OTAN, a expliqué que l’Alliance devait réviser son approche stratégique envers ces régions. Elle a également exhorté les Alliés à tenir leurs promesses et à restaurer la confiance avec leurs partenaires dans tout le voisinage sud. Enfin, elle a souligné la nécessiter de mieux coordonner l’engagement des Alliés, du Secrétariat international de l’OTAN et des forces armées avec les partenaires méridionaux.

L’Alliance doit également mieux exploiter les réseaux tels que la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). Les représentants de la CPLP ont expliqué à la délégation que les liens tissés dans ce cadre aidaient à lutter contre les sentiments isolationnistes et protectionnistes en hausse à travers le monde. La CPLP aide ses pays membres à identifier des valeurs et des intérêts communs, à tenir compte des différences culturelles et à agir dans le respect de l’égalité et de la souveraineté. La CPLP a également un rôle à jouer dans la lutte contre l’influence déstabilisatrice de la Russie et de la Chine en Afrique et dans la promotion d’approches conjointes contre le terrorisme.

La sécurité maritime et le rôle de la marine portugaise

Le conflit dans la mer Noire et les tensions qui persistent dans d’autres régions, comme en Arctique, en mer de Chine méridionale, dans le golfe de Guinée et dans la mer Rouge, ont placé la sécurité maritime au centre des discussions entre les Alliés en matière de sécurité. L’amiral António Silva Ribeiro, ancien chef d’état-major général des forces armées portugaises, a expliqué à la délégation que la stratégie maritime de l’OTAN impliquait de renforcer la présence navale en Méditerranée et dans l’Atlantique, d’améliorer les systèmes d’information et de surveillance maritimes, d’étendre les exercices d’entraînement et les exercices conjoints, et de soutenir les partenaires souhaitant renforcer leurs propres capacités maritimes. Pour l’amiral Silva Ribeiro, la sécurité maritime ne se définit pas seulement par l’absence de menaces, mais passe aussi par la résilience régionale et le développement.

À la base navale de Lisbonne, l’amiral Henrique Gouveia e Melo, chef d’état-major de la marine portugaise, a informé les parlementaires sur le rôle de la marine portugaise à l’échelle mondiale et sur les menaces auxquelles sont confrontés les Alliés dans le domaine maritime. Du fait de sa position stratégique au cœur de l’Atlantique, le Portugal possède un point de vue unique sur les menaces émanant du flanc sud de l’OTAN et joue un rôle clé dans la promotion de la sécurité collective, autant pour les Alliés que pour leurs partenaires. L’amiral Gouveia e Melo a remarqué que la présence navale du Portugal dans le golfe de Guinée visait autant à renforcer la stabilité régionale qu’à fournir une assistance aux partenaires. L’amiral a souligné que la défense des voies de communication maritimes et le maintien de la connectivité mondiale devaient figurer parmi les grandes priorités des Alliés, en particulier dans un contexte où des acteurs révisionnistes comme la Russie cherchent à saboter la détermination des Alliés par tous les moyens possibles.

À la base navale de Lisbonne, les parlementaires ont échangé sur la contribution de la marine portugaise aux efforts de transformation maritime de l’OTAN. Ont été évoquées des initiatives comme l’exercice REPMUS (exercice d’expérimentation et de prototypage de robots s’appuyant sur l’exploitation de systèmes maritimes sans pilote) qui permet de tester des systèmes sans pilote et d’améliorer l’interopérabilité.

La visite s’est terminée par les forces navales OTAN d’intervention et de soutien (STRIKFORNATO), unique élément de commandement de la structure de forces de l’OTAN en capacité de diriger une force maritime élargie. Lors d’une présentation, le contre-amiral Craig Wood CBE, commandant adjoint, a expliqué que les STRIKFORNATO pouvait apporter des capacités stratégiques sous la forme de capacités offensives en profondeur dans le domaine maritime et de forces amphibies. Celles-ci permettent au Commandant suprême des Forces alliées en Europe (SACEUR) de renforcer la défense et la dissuasion dans l’espace euro-atlantique. Dans un contexte de transfert de capacités aux STRIKFORNATO, le commandant adjoint Wood a constaté que l’Italie, l’Espagne, la Türkiye et la France avaient récemment fourni du personnel et de nouvelles capacités au commandement. Toutefois, seuls quinze Alliés participent actuellement aux STRIKFORNATO alors que les défis se multiplient dans le domaine maritime. Le commandant adjoint Wood a donc exhorté les Alliés à contribuer davantage étant donné l’importance de la mission des STRIKFORNATO et l’environnement de sécurité internationale actuel.


Photos

Lire aussi

SEE MORE