L’évolution de la dynamique sécuritaire dans l’Arctique à l’ordre du jour d’une visite de l’AP-OTAN en Norvège

01 décembre 2021

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Depuis des années, le rétrécissement des calottes glaciaires donne lieu à des spéculations toujours plus nombreuses sur les possibilités qu’offrirait un dégel de la région Arctique : accès facilité aux vastes ressources que recèle cette dernière et itinéraires raccourcis pour la navigation internationale. Cette hypothèse fait redouter une course aussi féroce que générale aux richesses potentielles de l’Arctique. La réalité est pourtant beaucoup plus complexe et nuancée, comme en attestent les renseignements obtenus par une délégation composée de membres des commissions de la défense et de la sécurité (DSC) et des sciences et des technologies (STC) de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN en visite conjointe à Oslo, Kirkenes et Tromsø, en Norvège. 

Responsables et spécialistes norvégiens ont souligné la complexité de la région et tempéré les propos alarmistes sur l’évolution de la dynamique sécuritaire. Il s’agit de problèmes régionaux et la dramatisation médiatique et une rhétorique digne de la guerre froide que prisent les cercles de réflexion n’aident certainement pas. Les spécialistes se sont en effet accordés à dire qu’en dépit de la montée des tensions entre grandes puissances ailleurs dans le monde, la coopération dans l’Arctique, quant à elle, restait solide.

Cela ne dénote toutefois aucun manque de lucidité de la part des autorités norvégiennes devant les changements du paysage sécuritaire dans la région. Les investissements majeurs de la Russie sur le triple plan politique, économique et militaire, les récentes incursions de la Chine dans les secteurs des investissements économiques et de la recherche scientifique, ou encore, ses exercices avec les forces armées russes montrent clairement que l’Arctique n’est pas complètement à l’abri des rivalités entre grandes puissances.

Le ministre norvégien de la défense, Odd Roger Enoksen, a dressé la liste des principales menaces qui pesaient sur la sécurité de la partie européenne de l’Arctique et notamment « l’ampleur de la modernisation des forces armées russes et des exercices navals dans la région, les essais de nouveaux missiles à double capacité et la conduite dans le domaine militaire d’une politique du bord de l’abîme déstabilisatrice, bref des comportements ayant pour objectifs d’entraver la liberté de mouvement de l’OTAN dans cette partie du monde ».

L’exercice Zapad 2021 a prouvé que les Russes étaient résolus à conserver leur capacité à tenir le Grand Nord sous leur coupe« L’exercice Zapad 2021 a prouvé que les Russes étaient résolus à conserver leur capacité à tenir le Grand Nord sous leur coupe », a poursuivi le ministre.

Les responsables et les spécialistes norvégiens ont reconnu que les activités militaires chinoises dans le Grand Nord étaient de faible envergure et avaient un caractère avant tout scientifique, mais ils ont estimé aussi que l’évolution des relations entre Pékin et Moscou influerait sur le rôle de la Chine dans la région. Ils ont été unanimes à dire qu’au chapitre de la sécurité la Russie tenait le haut du pavé dans l’Arctique, compte tenu de la taille et de la portée de sa présence militaire, et que, par conséquent, elle donnait le ton en la matière.

Confrontées à l’avènement des réalités arctiques, les autorités norvégiennes privilégient une stratégie résolue quoique pragmatique. Les représentants des ministères de la défense et des affaires étrangères ont insisté sur le fait que la Norvège entendait bien être aussi indispensable à l’OTAN que l’OTAN ne l’était à la Norvège. Les uns et les autres ont certes souhaité que le nouveau concept stratégique de l’Organisation prenne en compte les préoccupations des pays nordiques pour ce qui a trait à la défense et qu’il continue à renforcer le dispositif de défense et de dissuasion collectives, mais ils ont aussi préconisé la prudence dans la représentation qui est donnée des défis lancés à l’OTAN par la Russie et la Chine. Ils ont instamment recommandé que les Alliés se ménagent la possibilité d’entretenir avec ces pays, lorsque cela est envisageable, un dialogue et une coopération mutuellement profitables.

La zone de la mer de Barents qui borde la côte septentrionale de la Norvège est en passe de devenir un point de friction particulier dans des relations entre l’OTAN et la Russie qui tournent au vinaigre. Outre qu’elle fait office de terminus européen de la Route maritime du Nord et qu’elle se caractérise par la richesse de ses eaux et de ses fonds marins, elle suscite un vif intérêt chez les militaires russes.

La flotte du Nord de la Russie et une large fraction du dispositif de dissuasion nucléaire stratégique de ce pays se trouvent dans la péninsule de Kola, à proximité immédiate de la frontière norvégienne. Une grande partie de la région est donc englobée dans le « bastion » lourdement défendu sur lequel repose le concept de défense éponyme russe.

La récente modernisation des forces armées russes a eu des effets disproportionnés sur la région de la mer de Barents. Le 1er janvier 2021, la flotte du Nord est devenue l’un des cinq districts militaires russes. À mesure qu’elle gagne en importance, ses diverses composantes auxiliaires (éléments de soutien terrestres et aériens et défense aérienne) en font de même.  Dans un poste frontière en dehors de Kirkenes, les interlocuteurs de la délégation ont rappelé que la 200e brigade motorisée et la 61e brigade d’infanterie de marine des forces armées russes stationnaient juste de l’autre côté de la frontière et que ces deux unités avaient acquis une grande expérience du combat en Syrie et en Ukraine. De surcroît, la Russie a remis en service plusieurs bases militaires dans la région ou en a construit de nouvelles au cours de ces dernières années.

À Oslo, de hauts responsables ont expliqué que les considérables investissements militaires opérés par Moscou dans la partie russe du bassin de la mer de Barents témoignent du passage à un dispositif de défense actif destiné à prendre l’avantage sur les Alliés. Ce dispositif est appuyé par de nouveaux types de bâtiments polyvalents et par des systèmes de missiles du dernier modèle.

Selon Thomas Nilsen, journaliste à l’Independent Barents Observer, la région est devenue le principal terrain d’essai des nouveaux systèmes d’armes nucléaires « exotiques » des forces armées russes. M. Nilsen a indiqué que le tout dernier missile de croisière à propulsion nucléaire et charge nucléaire, baptisé Bourvestnik, « utilise un système de refroidissement ouvert, ce qui signifie que ses essais engendrent une pollution nucléaire ». Le Poseidon, nouveau drone sous-marin qui présente les mêmes caractéristiques que le Bourvestnik pour ce qui est de son mode de propulsion et de sa charge, est doté lui aussi d’un système de propulsion ouvert qui utilise l’eau de mer comme liquide de refroidissement et qui aggrave ainsi le problème posé depuis la guerre froide par la présence de déchets nucléaires dans la mer de Barents.

Au delà des préoccupations liées à la nouvelle situation militaire dans la région, les responsables norvégiens ont signalé que leur pays continuait de mener une coopération pragmatique satisfaisante avec Moscou. Après tout, ont-ils fait remarquer, la Norvège ne peut échapper à la réalité géographique : elle partage une frontière avec la Russie et si l’on veut préserver un modus vivendi acceptable, le mot d’ordre doit être Grand Nord, basses tensions.

Dans toute la partie norvégienne du bassin de la mer de Barents, les interlocuteurs de la délégation ont tenu le même discours : le partage d’une région avec la Russie entraîne un partage de responsabilités, ce qui se traduit depuis longtemps par une coopération économique et politique et une gestion des ressources ainsi que de l’environnement terrestres et maritimes dépassant les frontières.

Le commissaire norvégien aux frontières, Jens Arne Høilund, a précisé qu’ « en dépit du rude coup porté par la pandémie de coronavirus au volume habituel des échanges transfrontaliers, les Russes tiennent à préserver cette bonne coopération ; les frontières et les divisions seront toujours là, mais il est de notre intérêt mutuel de régler toute difficulté de manière constructive. Malgré les problèmes plus vastes qui se posent à l’échelle internationale, il existe une volonté manifeste de relancer la coopération lorsque la pandémie sera derrière nous. »

Treize parlementaires issus de huit pays membres de l’OTAN ont pris part à cette visite conjointe de la DSC et de la STC à Oslo, Kirkenes et Tromsø, qui est venue parachever les importantes études que la DSC et la STC consacrent depuis des années à l’évolution des problèmes sécuritaires dans le Grand Nord et à leurs répercussions sur les pays de l’OTAN pour l’une, et aux impératifs liés à l’innovation dans le domaine de la défense pour l’autre. La délégation était menée par Alec Shelbrooke (Royaume-Uni) et Philippe Michel Kleisbauer (France). Cette visite avait essentiellement pour thème la situation sur le flanc Nord de l’OTAN et, en corollaire, les priorités norvégiennes du point de vue de la sécurité. Les participants ont pu en outre entendre des exposés préparés par Kongsberg Defence and Aerospace, l’Institut de recherche sur la défense (FFI) de Norvège et l’Institut polaire norvégien, tandis que les étapes de Kirkenes et de Tromsø leur ont donné l’occasion de discuter de la coopération russo norvégienne dans le bassin de la mer de Barents et de questions liées à l’économie et à l’environnement de la région Arctique.

Un compte rendu succinct de la visite sera disponible sur le site de l’A-OTAN dans les semaines à venir.

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